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Avec Christophe Honoré la splendeur inquiète d’Emma Bovary

Avec Christophe Honoré la splendeur inquiète d’Emma Bovary
Photo Laurent Champoussin

Avec Christophe Honoré la splendeur inquiète d’Emma Bovary

Il fallait oser transposer Gustave Flaubert et son roman éponyme « Madame Bovary » sous un chapiteau.

Et Christophe Honoré ne fait pas semblant : il le fait tournoyer, grimacer, suer sous les projecteurs comme une bête trop humaine, et c’est là, dans ce déséquilibre savamment entretenu, que « Bovary Madame », son spectacle d’après Flaubert, trouve sa vibration la plus juste — une instabilité qui tient du numéro de trapèze sans filet.

Dans cette relecture, Emma donc ne meurt pas — ou plutôt, elle ne meurt plus. Christophe Honoré suspend le geste fatal imaginé par  Flaubert pour faire d’Emma une survivante de sa propre fiction.

Rejetée sur scène comme sur une piste, elle rejoue sa vie, en boucle, entourée des hommes qui l’ont croisée, possédée ou trahie, devenus partenaires de ce théâtre de la mémoire.

Un cirque pour rejouer sa vie

Chaque épisode — mariage, adultères, dettes, désillusions — revient comme un numéro que l’on répète jusqu’à l’épuisement du sens.

Mais à force de rejouer, quelque chose dévie : Emma se réapproprie son histoire, déplace les rôles, fissure le récit imposé.

Ce n’est plus la chronique d’une chute annoncée, mais la lente reconquête d’une voix — une manière de survivre à soi-même, en transformant la fin en un ultime recommencement.

La scène devient une piste donc. Non pas métaphore paresseuse, mais véritable régime de jeu. Tout y est affaire de regards braqués, de chutes rejouées, de numéros qui s’enchaînent jusqu’à l’épuisement du désir.

Les hommes d’Emma — silhouettes grotesques, figures presque pantomimiques — semblent sortis d’un vieux cirque décati où l’on répète toujours la même illusion.

Ils gesticulent, rejouent, commentent, comme si le roman lui-même était devenu une attraction dont on connaît déjà la fin. Honoré installe ainsi une première strate ironique, presque cruelle : Emma n’est plus seulement regardée, elle est exhibée.

Puis quelque chose bascule. La piste se fissure, la parade se tait, et la voix d’Emma surgit — non plus objet mais sujet, non plus numéro mais faille. Cette reprise de parole est le cœur battant du spectacle : une manière de rendre à Bovary ce que les adaptations lui volent parfois — son opacité, son vertige intérieur, sa rage d’absolu.

Dans ce dispositif, Ludivine Sagnier (impressionnante) ne joue pas Emma, elle la traverse. Elle en épouse les contradictions sans jamais chercher à les résoudre : capricieuse et lucide, ardente et déjà lasse.

Sa présence est d’abord une lumière — presque trop belle pour ce monde — puis une brûlure. Elle avance comme une funambule au-dessus de sa propre vie, chaque geste semblant risquer la chute. Il y a chez elle quelque chose de frontal, d’une fulgurance dans la sincérité, qui désarme le cynisme ambiant du dispositif.

Autour d’elle, la distribution ne se contente pas d’exister : elle gravite, elle insiste, elle cerne. Jean-Charles Clichet compose une figure masculine à la fois falote et dévouée, toujours à la lisière du ridicule, avec cette manière très fine de laisser affleurer la médiocrité sous le vernis social.

Harrison Arévalo, plus physique, injecte une tension presque animale dans ses apparitions, comme si le désir passait par le corps avant de se perdre dans les mots. Julien Honoré et Stéphane Roger travaillent quant à eux une partition plus distanciée, proche du numéro, où l’ironie n’annule jamais tout à fait la cruauté.

Et puis il y a Marlène Saldana, toujours légèrement en biais, toujours imprévisible, qui introduit dans la mécanique une forme de dérèglement salutaire — une étrangeté qui percute la logique du récit.

Ensemble, ils forment moins une galerie de personnages qu’un système de forces : chacun attire, repousse, déforme Emma. Et c’est là que le spectacle cristallise le trouble — dans cette sensation que Bovary a beau vouloir rejouer sa vie, cette illusion ne peut que tourner court.

Il faudrait encore parler de la musique — non comme simple accompagnement, mais comme une autre matière dramatique, presque un second texte.

Chez Christophe Honoré, la chanson de variété n’est jamais innocente : elle surgit comme un souvenir mal rangé, une mélancolie collective qui colle à la peau. Ici, elle agit par nappes affectives, par surgissements parfois, comme si Emma elle-même zappait entre ses fantasmes.

Ces airs — populaires, reconnaissables, parfois délicieusement datés, deviennent alors les refrains intimes d’Emma, les versions empêchées de ses élans romanesques — comme si le grand lyrisme s’était dissous dans la bande-son d’une vie trop étroite.

La grande réussite de cette « Bovary Madame » tient à ce frottement constant entre les registres. Le cirque n’est pas un décor, c’est une pensée. Il dit la répétition des illusions, la spectacularisation des vies, la cruauté douce des regards.

Il dit aussi, plus secrètement, l’enfance du désir — ce moment où tout semble encore possible, avant que la réalité ne vienne refermer le piège.

Et lorsque le spectacle s’achève, il reste moins une histoire qu’un vertige : celui d’avoir vu Emma non pas mourir, mais être consumée sous nos yeux — offerte, reprise, disputée — jusqu’à ce que le rideau tombe sur une évidence troublante : Bovary n’était peut-être pas une victime du romantisme, mais sa dernière acrobate !

 Dates : du 20 mars au 16 avril – Lieu : Théâtre de la Ville (Paris)
Mise en scène : Christophe Honoré

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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