[BD] L’Odyssée – Intégrale, de Clotilde Bruneau, Giovanni Lorusso & Giuseppe Baiguera (Glénat)
Trois mille ans qu’Ulysse rame pour rentrer chez lui, et l’idée qu’on en fasse un beau volume relié à vingt euros continue de faire sens. Cette L’Odyssée – Intégrale que Glénat sort le 24 juin 2026 rassemble en un seul cartonné les quatre tomes de la série lancée en 2017 par Clotilde Bruneau au scénario, Giovanni Lorusso puis Giuseppe Baiguera au dessin, sous la direction éditoriale de Luc Ferry. Deux cent trente-deux pages, tirage unique, couverture inédite. Le calendrier n’est pas anodin : le film-évènement L’Odyssée de Christopher Nolan a débarqué en salles trois semaines plus tard, le 15 juillet. Coup de force marketing, oui. L’affaire vaut aussi qu’on la regarde pour elle-même.
Retourner à Ithaque, après tout ça
Ulysse est un revenant. Toute l’Odyssée tient dans ce mot grec, nostos — le retour — qui a fini par nommer la nostalgie. Bruneau embarque le lecteur là où Homère commence : après Troie. Ismara pillée, les Cicones massacrés, les Lotophages et leur fleur d’oubli, puis l’orgueil du roi d’Ithaque qui gonfle jusqu’à défier Poséidon en aveuglant Polyphème. Les épisodes s’égrènent ensuite : Éole et son outre à vents, les Lestrygons, Circé, la descente aux Enfers, les Sirènes, Charybde et Scylla, Calypso, Nausicaa, enfin Ithaque, Télémaque, Pénélope, le massacre des prétendants. Tout y est. C’est parfois le problème. Quatre tomes de quarante-six planches pour caser dix années de mer, ça reste serré : la lecture court d’île en île sans toujours laisser à l’ambiance le temps de se poser. On rentre, on repart, on repart encore. C’est peut-être aussi ça, l’Odyssée — une fatigue sourde sous l’aventure.
La méthode Ferry, philosophie sous couverture cartonnée
Il y a des collections qu’on aime pour leur ligne. La Sagesse des Mythes, lancée chez Glénat en 2016, en fait partie même quand on discute ses choix. Luc Ferry en dirige la ligne éditoriale : ancien ministre, philosophe, il place derrière chaque album un dossier de huit pages qui recadre le mythe, dit d’où il vient, ce qu’il a irrigué. Sur L’Odyssée, le dispositif fait mouche. Les postfaces éclairent l’hubris du héros, la logique du nostos, le rôle des dieux comme puissance ironique, l’idée d’harmonie qui court sous les péripéties. On peut trouver le procédé didactique — plusieurs chroniqueurs l’ont noté, non sans agacement, chez BDGest ou PlanèteBD. C’est aussi l’un des rares endroits où une BD grand public accepte de dire à son lecteur qu’un mythe n’est pas juste une aventure à images. Bruneau, scénariste, colle à Homère jusque dans la brutalité : l’Ulysse qui sort de cette version est aussi cruel qu’orgueilleux. Très loin du gentil aventurier du dessin animé. C’est une vertu.
Lorusso, Baiguera : deux mains pour un même héros
Là où l’intégrale rend un service ambigu à la série, c’est en juxtaposant sans transition les deux dessinateurs. Le tome premier, La Colère de Poséidon, est de Giovanni Lorusso — trait appliqué, silhouettes académiques, lumières lisses, un vrai sens du décor antique mais une mise en scène que la critique a jugée sage, presque clinique. Les trois autres passent à Giuseppe Baiguera, plus nerveux, plus charnel, et beaucoup moins pudique quand le sang gicle : le massacre des prétendants du tome 4 y gagne une vraie brutalité. La couleur de Scarlett Smulkowski essaie de faire le lien — ocre grec, bleu de mer Égée — et Didier Poli assure la direction artistique. Il n’empêche. À cheval sur les tomes 1 et 2, le lecteur voit son Ulysse changer de traits. Sur les forums, certains préfèrent la tenue académique de Lorusso à la fougue de Baiguera. D’autres l’inverse. Un vrai remontage, quelques planches redessinées pour lisser la couture, auraient mieux servi cette compilation. Ce n’est pas ce que propose Glénat, qui se contente ici de rassembler.
Concomitance calculée : l’intégrale et le film Nolan
Sortir cette compilation trois semaines avant le blockbuster de Christopher Nolan, avec sa distribution stellaire annoncée et son marketing d’IMAX-event, ça s’appelle prendre le train qui passe. Grand bien fasse. L’Odyssée a toujours été un texte à réappropriation. Ulysse 31 transformait le héros en capitaine de vaisseau spatial pour les dimanches matin des années 80. Les frères Coen faisaient chanter George Clooney sur les routes du Mississippi dans O Brother, Where Art Thou?. Joyce enfermait Léopold Bloom pour un tour de Dublin de vingt-quatre heures dans Ulysses. Chaque époque taille son Ulysse. Cette intégrale-là a le mérite d’offrir aux adolescents un point d’entrée illustré et sérieux, avec un dossier philosophique en bout de course, avant qu’ils s’installent dans un fauteuil rouge pour voir Nolan trafiquer la chronologie du poème. Ce n’est pas l’adaptation qui déborde sa source ; pour cela, il faudra continuer à ouvrir Homère lui-même. Mais c’est un beau volume, cohérent, cadré, honnêtement fait. Une bonne façon de commencer un voyage.
📖 Résumé de l’éditeur

Le voyage d’Ulysse. Dans cette intégrale exceptionnelle à tirage unique, avec une couverture inédite pour l’occasion, retrouvez la puissance des textes d’origine et une œuvre qui a façonné notre imaginaire collectif. L’Odyssée d’Homère est le récit initiatique par excellence : une fable intemporelle à la fois édifiante et épique qui confronte un héros à lui-même et au monde qui l’entoure. Ce voyage d’Ulysse, qui s’étend sur plus de dix années, semé d’embûches et de rencontres marquantes (le cyclope Polyphème, la magicienne Circé, l’île des Lestrygons, les sirènes, le pays des Lotophages…), nous plonge au cœur des grands thèmes fondateurs de la mythologie et de la philosophie grecques : la rédemption après l’hubris, la recherche d’une vie bonne, l’harmonie avec le cosmos, et la quête du sens de l’existence. En revenant aux textes fondateurs, portés pour la première fois scrupuleusement en bande dessinée, et en les éclairant de son savoir de philosophe, Luc Ferry propose un ouvrage de référence, à la fois divertissant et éducatif, dont la parution sera concomitante de la sortie du nouveau film-évènement L’Odyssée de Christopher Nolan, en salles le 15 juillet 2026.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Clotilde Bruneau |
| Dessin | Giovanni Lorusso (T1) & Giuseppe Baiguera (T2 à T4) |
| Couleurs | Scarlett Smulkowski |
| Direction artistique | Didier Poli |
| Directeur d’ouvrage | Luc Ferry |
| D’après | Homère |
| Éditeur | Glénat, collection La Sagesse des Mythes |
| Date de sortie | 24 juin 2026 |
| Prix | 20,00 € |
| EAN | 9782344076118 |
| Pagination | 232 pages |
| Format | Album cartonné, 215 × 293 mm, couleurs |
| Public | Dès 10 ans |