Cendrillon sous le regard envoûtant de Joël Pommerat

Cendrillon” sous le regard de Joël Pommerat : captation intégrale                 avec Axe Sud production
Cendrillon, une création théâtrale de Joël Pommerat Photo DR

“Cendrillon” sous le regard envoûtant de Joël Pommerat

Depuis plus de quinze ans, Joël Pommerat qui se revendique “écrivain de plateau”, écrit et met en scène. Reconnaissables dès les premières secondes pour l’univers poétique dont elles sont tissées, mêlant intimement le clair-obscur de l’imaginaire (l’inconscient) à la réalité mais aussi les rapports sociaux entre individus, les histoires scéniques de Pommerat s’apparentent à des comtes moraux et immoraux. Où comment le bien et le mal se masquent, se mélangent l’un derrière l’autre, l’un avec l’autre.

Et à partir d’un sujet qui semble tout à fait réaliste donc concret, le dramaturge nous entraîne de par son écriture dans une autre réalité, celle de personnages enfermés en eux-mêmes qui rêvent et parlent seuls à travers de longs discours émouvants ou encore entre eux, déterminés par le rôle familial/social dans lequel ils sont enfermés.

L’utilisation du micro comme vecteur de la voix contribue aussi à créer un climat à part entière. Le théâtre de Pommerat est donc un monde à part qui chemine entre l’ici et l’ailleurs. Un monde d’ambiguïté, de trouble, de profonde humanité où par-delà le visible et son implacable vérité, l’inconscient de nos “je” et les interdits collectifs sont également convoqués.

Un monde sans fard aussi lorsqu’il s’attaque au conte en revisitant de sa magie noire Pinocchio, Le Petit Chaperon rouge ou encore Cendrillon. Un monde désabusé, d’illusions perdues traduisant parfaitement les angoisses de notre époque lorsqu’il narre le capitalisme dans Les Marchands ou La grande et fabuleuse histoire du commerce. Chacune de ses œuvres est d’une inventivité plastique et théâtrale rares où Pommerat s’affirme comme l’un des auteurs-metteurs en scène majeur de cette dernière décennie.

Cendrillon sous le regard envoûtant de Joël Pommerat

A peine sortie de l’enfance, une toute jeune fille s’est tenue au chevet de sa mère gravement malade. Quelques mots – prononcés à mi-voix par la mourante, dans un souffle, et peut-être « mal entendus » par l’enfant – et la voilà liée, chargée de mission, tenue à un rôle.

Quelle marge de manœuvre lui reste-t-il pour envisager de suivre son père qui se remarie ?

Comment « composer » avec l’avenir qui se dessine sous les traits d’une belle-mère coquette nantie de deux grandes adolescentes frivoles et égocentriques ?

Comment naviguer entre les cendres du passé, le réel qui s’impose, la vie effervescente et une imagination qui déborde ?

Quels seront les points d’appui pour entrer de plain-pied dans le désir et l’existence ? Un prince naïf ? Une fée déjantée ?

Le metteur en scène livre ici sa version très personnelle du conte de Perrault. Loin des histoires de princesses qui rêvent au prince charmant, il se plonge au cœur de l’enfance et des questions tragiques qui la jalonnent parfois. Oubliés les oiseaux chanteurs et les couleurs pastel. Cendrillon est Sandra, une petite fille submergée par le deuil de sa mère, qu’elle tente de vivre comme elle le peut. Tous les éléments de l’histoire originale sont présents, mais détournés, chargés d’un sens différent qui lui donne un souffle radicalement novateur. Si Pommerat choisit d’axer sa pièce autour du deuil et de la confrontation d’une enfant avec la mort, il le fait avec assez de légèreté pour que les spectateurs se laissent aller à rire à de nombreux moments du spectacle où émotion et humour sont au rendez-vous.

Menant de front une écriture personnelle stimulée par la présence des acteurs et le travail minutieux de la lumière, des projections et du son, il crée pour la scène des images singulières et troublantes, désoriente l’oreille par l’apparente simplicité d’une langue tenue à l’essentiel, émeut par l’étrangeté d’un jeu dénué des théâtralités convenues. En le renouvelant, en l’habillant des pouvoirs illusionnistes du théâtre contemporain, il rafraîchit la puissance originelle du conte, sa texture à la fois familière et cryptée : un dédale de sens pour questionner la vie, toute la vie, sans morale ni réponse toute faite.

Et les comédiens sont tous à l’unisson pour interpréter leur personnage de conte initiatique, dans un subtil jeu de va-et-vient entre gravité, drôlerie et radicalité. Bravo !

La captation avec Axe Sud production jusqu’au 24 avril est terminée

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici