Comédie française : quand Fabrice Luchini s’écrit… (Flammarion)

Fabrice Luchini
Fabrice Luchini Photo @ France 2/culturebox


Comédie française : quand Fabrice Luchini s’écrit… (Flammarion)

 
La passion des grands hommes

Ne parler presque que des morts dans un livre autobiographique c’est cocasse, c’est absurde même ! Même à considérer que nous ne sommes que la somme des autres et, qu’en l’occurrence, Luchini a grandi en se nourrissant inlassablement des plus grands écrivains, en se gorgeant de leur génie quotidiennement. Il s’est façonné à l’ombre des morts.

Et à force de les côtoyer, il a emprunté un peu de chacun d’eux : de Céline, il a puisé dans l’oralité de ses écrits, de Rimbaud, il s’est servi dans sa folie,  de Muray, essayiste désenchanté et critique virulent de l’époque contemporaine, il s’est rempli de son anti-modernité, de Nietzsche, il a récupéré son rapport aux autres : “L’autre est difficile à digérer” disait le philosophe.

Il s’évertue à faire revivre les œuvres des morts.

Il pioche dans chacun d’eux sans jamais prétendre les égaler. C’est impossible et la tentative serait dangereuse : il en deviendrait fou, détraqué, désespéré et imbuvable. Parce que tous ces illuminés avaient trop de lucidité, trop d’esprit et « l’esprit n’élève pas, il déchire » parole de Cioran. Il n’a pas leur génie littéraire, il le sait, alors il a choisi une mission plus humble : les restituer. Il s’évertue à faire revivre les œuvres des morts. Une résurrection par les mots, Luchini est un passeur oral. Il a fait tant de lectures de Proust, Valéry, Rimbaud, Barthes… Obsédé par l’oralité de la langue, la musicalité de la phrase et l’agencement des mots, Luchini est un excellent passeur oral. Comédie française est une exception, il a dégainé la plume. Peut-être l’envie de durer, le désir narcissique d’être sur les tables de chevet de milliers de ménagères fascinées… peut-être pas. On se perd dans les méandres du personnage.

Son livre est comme un dictionnaire amoureux de la littérature. Truffé de citations et un peu de lui dans les recoins, toujours les mêmes histoires fameuses. Luchini n’a jamais su faire autre chose que du Luchini. Il n’a jamais pu s’empêcher d’invoquer les plus grands entre deux anecdotes sur son passé d’apprenti coiffeur et sa rencontre avec Roland Barthes. Mais utiliser les mots des autres, après tout, c’est avouer que les nôtres ne suffisent pas. Un mélange de modestie et de désir de grandeur. Un paradoxe mais “c’est la contradiction qui nous rend fécond” d’après Nietzsche alors, nous nous en satisferons.

Il n’a pas leur génie littéraire, il le sait […]

Luchini loin des hommes

Mais qui est-il ? N’est-ce pas l’objectif d’une autobiographie que d’ôter le masque ? “Je ne vois pas quel autre sens a ma vie que d’avoir une maison où l’autre ne rentre pas”. C’est un solitaire. Il ne les aime pas beaucoup les autres. Parce que chez lui, tout est obsession, névrose, il est possédé par ses écrivains. Il les a trop côtoyés ces hommes de génie. Plus que ses voisins, plus que ses amis, plus que la vie. A tel point qu’en spectacle, une toux inopinée au milieu d’un poème célèbre l’énerve profondément. C’est un sacrilège de gâcher Le bateau ivre de Rimbaud ! Alors, avec de l’humour, son arme de toujours, il se récrie : « Une toux qui m’irrite, c’est un texte que j’enlève ! ». Et les pauvres spectateurs attendent le bon moment pour tousser doucement. C’est génial ! Il faut être Luchini pour que le public accepte, sans perdre de leur admiration, de se faire réprimander ainsi !

« Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers (Rimbaud) […] C’est autre chose que ces images où les gens sont très épanouis mais toujours avec des chips … et où tout le monde est en groupe ». 

Il exalte la langue française et nous perd dans ses ivresses […]

Vous sentez poindre encore le Luchini solitaire et désabusé, l’anti-moderne. Celui qui cherche la beauté des poèmes de Rimbaud autour de lui mais qui trouve, à la place, des hommes désœuvrés assis sur leur canapé paquet de chips à proximité et télévision allumée. Comment peut-on sortir indemne d’une si grande familiarité avec Nietzsche, Céline et les autres ? A force de les lire, de les assimiler, de les réciter, n’est-ce pas de plus en plus difficile de revenir à la réalité, à l’ordinaire assez médiocre du quotidien ? Peut-être qu’il s’ennuie dès qu’il sort le nez de ses bouquins.

Voilà tout ce que nous dit son livre, parfois entre les lignes et souvent par les mots des autres. Il exalte la langue française et nous perd dans ses ivresses parce que sa passion pour la littérature est incommensurable et inconcevable pour nous. Il faut voir son sourire sur scène lorsqu’il déclame un dialogue d’une pièce de Labiche. Il est si heureux.

  • « Comédie française, ça a débuté comme ça … » de Fabrice Luchini aux éditions Flammarion
  • « Poésie ? » avec Fabrice Luchini seul en scène au Théâtre Montparnasse jusqu’en juin 2016
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Comédie française, un livre de Fabrice Luchini

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l’esprit et le panache de la langue française.

En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d’immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l’air de notre temps – en racontant la fureur du Misanthrope à l’ère du téléphone portable, ou la sensualité de “La Laitière et le pot au lait” sur l’air d’une publicité pour Dim.

Il a quitté l’école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd’hui l’un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L’Hermine.

Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d’une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.

Date de parution : 2 mars 2016
Auteur : Fabrice Luchini
Editeur : Flammarion
Prix : 19 € (256 pages)
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Note
Originalité
Scénario
Qualité de l'écriture
Plaisir de lecture
Olivia Bugault
Fraîchement débarquée sur Publik'art en cette année 2016, Olivia goûte bien trop la littérature, le cinéma et le théâtre ... bref la culture ! pour ne pas s'en mêler par la plume. Ainsi elle vous livre ses analyses sans oublier au passage de saluer bien bas chaque artiste que la critique soit bonne ou mauvaise.

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