“Comme tu me veux”: le beau geste Pirandellien de Stéphane Braunschweig à l’Odéon

“Comme tu me veux”: le beau geste Pirandellien de Stéphane Braunschweig à l’Odéon
« Comme tu me veux » de Luigi Pirandello, mise en scène Stéphane Braunschweig
Cécile Coustillac, Claude Duparfait, Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon, Thierry Paret, Alexandre Pallu Comme tu me veux © Juliette Parisot

“Comme tu me veux”: le beau geste Pirandellien de Stéphane Braunschweig à l’Odéon

Stéphane Braunschweig est pirandellien dans l’âme : il se confronte au dramaturge pour la quatrième fois avec ”Comme tu me veux”. On y retrouve aussi dans cet opus les thèmes déjà abordés dans « Soudain l’été dernier » de Tennessee Williams et « Nous pour un moment » d’Arne Lygre qui sont les énigmes de l’identité, l’impact des traumatismes et les jeux de simulacres grâce auxquels on survit.

La pièce a été écrite en même temps que « Les Géants de la montagne » qui met à l’œuvre aussi une réalité parallèle. Dans les deux pièces, il s’agit en effet pour Pirandello de se révolter contre la réalité concrète, objective, contre ce qu’il appelle « les faits », et de tenter de donner voix et corps à la réalité subjective, celle qui est en chacun de nous, et au pouvoir de l’imagination et de la poésie, grâce auxquelles, précisément, on peut s’élever au-dessus des faits et d’une réalité invivable. La mise en abîme – du théâtre dans le théâtre – est l’un des thèmes favori de Pirandello.

Ainsi, dans « Comme tu me veux », l’héroïne prend deux visages, réversibles : celui de la Folle, à jamais hors de la réalité et sans identité, et celui de l’Inconnue, véritable figure de l’actrice, capable de se réinventer dans une nouvelle identité, de donner vie aux fantômes et de repousser les limites de la réalité. Le dramaturge travaille donc en permanence la question de la permutation des places, des fonctions, du double identitaire. Où le passage d’une vérité à l’autre dans un jeu de miroir incessant et abyssal se charge et se déconstruit.

Stéphane Braunschweig s’empare avec un beau geste de cet univers où l’art côtoie la folie pour abolir le déni, la manipulation des faits et surtout les dommages psychologiques engendrés par la violence et la guerre.

Dix ans après la Grande Guerre à Berlin, une danseuse de cabaret règne sur le monde de la nuit, lorsqu’un photographe croit reconnaître en elle la femme d’un de ses amis, disparue en Italie à la fin du conflit, et que son mari n’a cessé de chercher après sa démobilisation. Mais est-ce bien elle ? A-t-elle voulu changer de vie ? Est-elle amnésique ? Qu’a-t-elle vécu pour en arriver là ? S’agit-il d’une imposture lorsqu’elle acceptera de retrouver en Italie son supposé mari ? Son amant la laissera-t-il partir ? Et son mari, la reconnaîtra-t-il vraiment ou s’agit-il d’un opportunisme pour des motifs plus ou moins avouables ? Quant à la famille de la supposée amnésique, a-t-elle intérêt à la voir revenir ?

Le monde d’après…

Dans une Europe convalescente, Pirandello observe les retombées des grands bouleversements de l’Histoire sur les vies personnelles. Après le fracas des armes, les gouvernements ont changé, mais tous les individus ne peuvent pas renouer avec une existence normale. On peut vouloir repartir à zéro ou au contraire maintenir ce qu’on a connu. On peut s’étourdir dans de nouveaux divertissements ou au contraire vouloir retrouver ce qu’on a perdu. Avec cette pièce, Pirandello montre une Europe bien décidée à oublier ses traumatismes et des individus qui hésitent entre leurs divers choix de vie et donc d’identité !

Rappelons que la Vénétie a été envahie de 1917 à 1918 par les troupes autrichiennes, hongroises et allemandes. Multipliant les exactions avant de battre en retraite, l’ennemi s’est livré à des viols et des enlèvements de femmes restées seules alors que leurs maris combattaient au front.

Mais la volonté d’oubli ne suffit pas toujours à panser les blessures et vouloir effacer le passé peut conduire à un aveuglement qui empêche de voir les marasmes qui s’annoncent. Les années vingt sont typiques à cet égard avec les divers extrémismes qui tentent de s’installer.

Et puis, à travers un destin particulier et comme en écho à notre époque, la pièce aborde aussi la lutte que certaines femmes ont commencé à mener il y a un siècle pour pouvoir s’affirmer en dehors de la tutelle des hommes, ainsi que la remise en question d’une hiérarchisation des valeurs et d’un conformisme social et idéologique qui peut conduire à de nouvelles catastrophes.

L’amnésie – processus dramatique ?

Mi-drame policier, mi-fable existentielle, cette pièce trouve son origine dans un fait divers, l’affaire Canella-Bruneri qui fit beaucoup de bruit au début du XXème siècle et qui concernait alors la controverse sur l’identité d’un homme. En plaçant ses personnages dans une situation où les probabilités peuvent être en conflit avec la réalité, il montre combien l’être est fragile face aux aléas sociaux ou politiques et combien il est difficile de maîtriser vraiment ce qu’on vit et ce qu’on est. D’autant plus lorsqu’on est confronté aux projections que les autres font sur soi. D’où les tensions diverses que Pirandello s’attache à explorer, la complexité humaine qu’il sait habilement évoquer et les mystères qu’il aime entretenir !

Chaque réplique ébranle la vérité, le mensonge, la complexité humaine : « Tu te mens à toi-même, même avec ta sincérité dégoûtante, parce que, même ça, ce n’est pas vrai, tu n’es pas si atroce que tu le dis. Mais console-toi : personne ne ment vraiment tout à fait. On cherche tous à donner le change, aux autres et à nous-mêmes. »

Stéphane Braunschweig réussie une mise en scène très aboutie dans un espace clair-obscur ingénieux et poétique, à la lisière de l’ici et de l’ailleurs, qui nous plonge d’entrée dans un univers à la fois épuré et ambigu, où la frontière entre le réel et l’imaginaire se révèle tangible et fragile.

La distribution est emmenée par Chloé Réjon, magnifique de tempérament et de composition dans le rôle de Lucia, tandis que Claude Duparfait (Salter), déjanté à souhait, Cécile Coustillac (Mop / La Folle) et Annie Mercier (Lena), toutes deux en intériorité contenue, ne sont pas en reste pour imprimer à la fable un climat trouble et onirique.

Dates : du 10 septembre au 9 octobre 2021  – Lieu : Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris)
 Mise en scène : Stéphane Braunschweig

 

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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