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« Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

« Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore
Photo Bernard Richebé

« Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

« Dans le couloir » est une pièce qui commence là où, d’habitude, le théâtre hésite à s’attarder : dans l’attente. Pas l’attente spectaculaire, non — l’autre. Celle qui dure trop longtemps. Celle qui grince. Celle où l’on parle pour éviter d’écouter ce qui s’y passe derrière les murs.

Jean-Claude Grumberg ne raconte pas une histoire, il installe une situation, puis il la regarde s’user sous nos yeux. Et c’est précisément cette usure qui fait œuvre.

Un couloir, c’est un espace fonctionnel, pensé pour être traversé, pas habité. Un espace que Grumberg transforme en territoire dramatique, en zone de friction psychologique. On y reste, on s’y cogne, on y tourne en rond.

Entre-deux existentiel

Ce choix scénographique est tout sauf anodin : le couloir devient la métaphore d’un âge de la vie où l’on n’avance plus vraiment, mais où l’on n’a pas encore disparu non plus. Un entre-deux existentiel, inconfortable, mais terriblement familier.

Face à ce vide structuré, Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin déploient une mécanique de jeu d’une précision redoutable. Murillo travaille l’excès, mais un excès intelligemment fissuré.

Son personnage parle beaucoup, pense trop, rit trop fort — comme si l’énergie pouvait conjurer l’effondrement. Chaque inflexion semble dire : si je m’arrête, je tombe.

Darroussin, à l’inverse, se positionne dans la compression. Il joue serré. Très serré. Peu de gestes, peu d’effets, mais une densité presque minérale. Là où Murillo remplit l’espace, lui le contient.

Il incarne une forme de résistance passive, un homme qui n’a pas renoncé, mais qui a cessé de lutter frontalement. Ensemble, ils forment un système dramatique parfaitement déséquilibré — et donc profondément vivant.

Le texte de Grumberg opère par glissements successifs. On croit assister à une comédie de mœurs, puis à une chronique conjugale, avant de comprendre que quelque chose de plus large est en jeu : la mémoire, la filiation, l’absence.

Le fils muet, présence fantôme évoquée sans cesse, agit comme un point aveugle autour duquel tout gravite. Il ne parle pas, et c’est précisément pour cela que tout le monde parle à sa place. Grumberg sait que le silence est toujours plus bavard que les discours.

Analytiquement, la pièce est passionnante par son refus du climax. Rien n’explose. Rien ne se résout.

Le conflit ne se règle pas, il s’installe. Le temps théâtral épouse le temps mental : circulaire, répétitif, légèrement absurde.

On est plus proche de Beckett que du boulevard, mais avec cette différence majeure : chez Grumberg, l’absurde n’est jamais abstrait. Il est domestique. Concret.

On parle de choses apparemment anodines, on digresse, on plaisante parfois — car Grumberg n’oublie jamais l’humour, cet humour un peu bancal qui arrive toujours quand on ne l’attend plus.

Et puis, sans prévenir, quelque chose affleure. Une absence. Une peur. Une mémoire collective qui s’invite sans frapper. Rien n’est frontal, tout est oblique. Le texte fait confiance au spectateur.

Ce qui frappe, c’est le rythme. Ou plutôt l’absence de rythme évident. « Dans le couloir » refuse les montées dramatiques classiques. Ça piétine, ça tourne en rond, ça recommence.

Comme la pensée humaine, finalement. Comme ces conversations qu’on a quand on ne veut surtout pas dire ce qui compte vraiment. Et c’est là que la pièce devient troublante : on se reconnaît dans cette attente inutile, dans cette parole qui comble le vide sans jamais le remplir.

La mise en scène de Charles Tordjman accompagne ce parti pris sans chercher à le surligner. Elle laisse le texte respirer, parfois jusqu’à l’inconfort.

Et c’est là que la pièce devient décalée, presque subversive : elle oblige le spectateur à accepter la stagnation, l’absence de progression nette. Autrement dit, elle lui fait vivre ce que vivent les personnages. Un geste radical, sous des airs très sages.

« Dans le couloir » n’est donc ni une pièce sur la vieillesse, ni une pièce sur la famille, ni même une pièce sur l’attente. C’est une pièce sur ce moment précis où l’on comprend que certaines questions resteront sans réponse — et qu’il va bien falloir continuer quand même.

Grumberg ne propose pas de solution, Murillo et Darroussin ne cherchent pas à séduire. Ils observent. Ils tiennent. Ils durent

Et à la fin, on sort avec cette sensation trouble où on assisté à un état. Un état de l’être. Un état du monde. Un état du théâtre, aussi — modeste, intelligent, et suffisamment confiant pour ne pas avoir besoin de hausser le ton.

 Dates : depuis le 24 janvier 2026 – Lieu : Théâtre Hébertot (Paris)
Mise en scène : Charles Tordjman

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acterus
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
dans-le-couloir-rester-la-parler-pour-ne-pas-tomber-pas-encore « Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore "Dans le couloir" est une pièce qui commence là où, d’habitude, le théâtre hésite à s’attarder : dans l’attente. Pas l’attente spectaculaire, non — l’autre. Celle qui dure trop longtemps....

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