« Déjeuner chez Wittgenstein » servi par un trio de choc

“Déjeuner chez Wittgenstein” servi par un trio de choc
“Déjeuner chez Wittgenstein” de Thomas Bernhard © Pascal Gely

« Déjeuner chez Wittgenstein » servi par un trio de choc

L’œuvre de Thomas Bernhard brûle d’une rage dévastatrice et se débat à la fois contre et avec le poids d’une culture emprunte de traditions, de chaos et de contradictions. Une hargne propre à dénoncer une société mortifère, gangrénée par sa lâcheté collective, et qui s’efforçait de cacher son passé historique dans lequel elle s’était compromise.

Attaquant violemment son Autriche natale et ses intellectuels, Bernhard témoigne aussi de nos sociétés occidentales écrasées par le poids de la culture muséifiée et conformiste dont elles se servent comme expiation à leur médiocrité et à leur vide spirituel.

Cet emportement verbal qui procède chez le dramaturge d’une impossibilité viscérale à supporter le monde tel qu’il va, est celui d’une voix solitaire, qui butte et s’obstine, soutenue par le seul combat obstiné de l’artiste, jusqu’au risque de sa détestation et de son autodestruction.

Ludwig Wittgenstein, philosophe autrichien et patient assidu d’un asile d’aliéné, rentre chez lui, auprès de ses sœurs qu’il tyrannise autant qu’elle l’aime ou le haïsse.

« La parenté, c’est la mort »

C’est ce jeu de massacre qui est à l’œuvre dans ce déjeuner dévastateur où à travers un redoutable huis-clos s’explorent toutes les névroses, frustrations et empêchements que provoque la famille et son entre-soi régressif où Ludwig assène sans retenue cette réplique « La parenté, c’est la mort« . Mais aussi le vecteur et la métaphore de tous les traumas, de toutes les résurgences-fulgurances, de tous les maux qui guettent encore la vieille Europe et ses tentations isolationnistes.

Folie d’un homme aux prises avec la vacuité d’une réunion familiale où ses certitudes et obsessions disent toute la tyrannie et l’incompréhension d’une intelligence mise à mal qui tourne à vide : miroir d’un monde en décomposition, tandis que les deux sœurs, comédiennes sans emploi ni talent, se confrontent à un immobilisme et à un véritable étouffement de la chair, propices à leur enfermement et à une solitude sacrificielle.

Une passe d’armes vacharde et cruelle

A l’abri d’une scénographie au mobilier lourd et oppressant de Robin Chemin et une direction d’acteur au cordeau, la mise en scène aiguisée d’Agathe Alexis fait entendre tout le fiel et l’embrasement de l’écriture théâtrale.

Une passe d’armes vacharde et cruelle qui voit les trois protagonistes, en dépit de la catastrophe annoncée, se jauger, s’affronter, et se résister pour toujours mieux recommencer. Et dans cette fuite en avant, l’ainée (Yveline Hamon) est impressionnante de virtuosité. Dévouée corps et âme à ce frère malade qui la hait, elle se complait à le ménager et à vouloir sauver les apparences d’un monde bourgeois liquéfié.

Quant à Anne Le Guernec (la sœur cadette), elle incarne à merveille toute l’ambiguïté de son personnage. Aux prises entre la provocation et le désenchantement, la soumission et la détresse, elle reste à jamais prisonnière de cette fratrie dont elle ne peut se libérer. Hervé Van der Meulen porte avec brio le rôle du frère démoniaque. Il se jette à corps perdu dans cet anéantissement de l’être où sa fureur de dire s’oppose à son impuissance. Bravo !

Dates : du 10 janvier au 03 mars 2019 l Lieu : Théâtre de Poche-Montparnasse   (Paris)
Metteur en scène : Agathe Alexis

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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