Interview exclusive avec Guillaume Brac pour son film Tonnerre

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Sortie au cinéma le 29 janvier 2014

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L’exercice de l’entretien est délicat. On prépare ses questions, comme un bon élève, espérant ne pas faire trop se ressasser la personne interrogée prise dans le marathon de la promotion. Plus délicat encore lorsque l’on a toujours suivi et apprécié le travail de celui qui nous fait face. Et puis, parfois, avec bonheur, un déclic s’opère. Les questions s’oublient et, pris dans le flot des paroles et des mains qui s’agitent, on fait voler sa tasse de thé. Avec Guillaume Brac, comme les personnages devant sa caméra, quelque chose se produit. Voici le récit fleuve d’un entretien informel, entre réflexions personnelles et digressions, réalisé par une froide matinée de janvier dans le fond d’un café du Xème arrondissement.

Bande annonce du film : Tonnerre 

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=fsxopsZlw8g]

Place à Guillaume Brac !

Au départ …

Les séances de travail avec ma co-scénariste Hélène Ruault, nos longues conversations furent très précieuses. Elle m’aide à accoucher de choses que je n’arrive peut être pas à extérioriser. Mais j’ai encore du mal à déléguer le travail sur les dialogues, chaque mot vient de moi.

J’avais le désir de raconter cette histoire de souffrance amoureuse, de sentiment d’abandon et de disparition très brutale, mais aussi capter l’euphorie de la naissance d’une histoire. Des choses que l’on a tous plus ou moins vécues. Et puis déborder de cela, fantasmer ce que l’on aurait eu envie de faire un jour par amour. Le film ne se pose pas en terme de morale, mais si on doit adopter ce langage là, Maxime est fautif, intrusif, égoïste aussi certainement.

[pull_quote_left] Ce qui est beau dans le cinéma, c’est que le sens profond du film ne se révèle qu’à la fin, au montage ou même après, un sens qui varie selon le spectateur.[/pull_quote_left]

Poésie

Dans une scène du film, Claude (Bernard Menez), le père de Maxime, récite à table ”La Nuit d’Octobre de Musset” sous l’oreille attentive de son fils mais aussi chien, amateur de poésie. Un long et beau poème qui fait écho à la situation à venir du personnage

[pull_quote_right]  Honte à toi qui la première
/ M’as appris la trahison, / Et d’horreur et de colère / M’as fait perdre la raison ! »[/pull_quote_right]

Ce poème était quasiment un des points de départ de l’écriture. C’est ma co-scénariste Hélène Ruault qui me l’a fait découvrir. Il révélait vraiment ce cri de colère d’un amoureux peut-être un peu trop tendre. Mais bien au-delà, le film dépasse cette première force décrite par le poème pour arriver à une forme de pardon et d’apaisement invoqué par la Muse dans les dernières strophes. Il s’agit de ne pas renier ce que l’on a vécu.

On retient beaucoup de mes films la dimension mélancolique. Je sais qu’il y a des musiciens, des cinéastes qui la mettent en avant. Ce n’est pas quelque chose que je cherche à creuser vraiment, ça se dégage comme ça, sans le vouloir. Quelqu’un qui dit : je veux traiter de la mélancolie, ça ne marche pas. Il faut que ça s’infuse, que ce soit intuitif. Je ne cherche pas à cultiver ça mais si ça transperce, c’est que quelque part je dois être mélancolique.

Musique

[quote_box_right]Dans Tonnerre, c’est le musicien Rover qui signe la bande-son. Le même motif musical est utilisé à plusieurs reprises, mais sur des tonalités différentes, comme une musique intérieure constante de Maxime adhérant à ses différents états d’âme.[/quote_box_right]

J’ai beaucoup de mal avec la musique au cinéma, je passe alors un temps fou à savoir comment l’utiliser de manière judicieuse dans mes films. Il faut que ce soit parcimonieux, signifiant. La première fois, ce thème est utilisé lors de la scène de ski de fond, un moment de bonheur ultime entre Maxime et Mélodie qui se fige. Puis le thème se mute par deux fois de manière inquiétante, jusqu’à une cristallisation, la scène du lac, dernier écho du bonheur. Ce motif est finalement repris dans les dernières minutes du film pour faire le pont avec la chanson du générique. C’était quelque chose de très pensé, fabriqué pour arriver à cette voix qui chante Cold Time.

J’avais envie de travailler depuis le début de l’écriture avec Rover. Je l’ai d’abord découvert comme acteur dans Montparnasse de Mikhael Hërs. Il a rapidement accepté ma proposition, et m’a été d’une grande aide sur beaucoup de choses. Il a même fini par doubler Vincent Macaigne quand son personnage chante car ça ne fonctionnait pas avec sa propre voix. Au début Rover était réticent, il se sentait dépossédé de quelque chose. Et puis après quelques essais, la magie a opéré. Il n’a pas cherché à imiter Vincent, ni à faire du Rover. Il a su épouser un équilibre, sans artifice.

Film fantastique.

[quote_box_right] Tonnerre est une ville qui gronde. Un plan du film nous montre une étendue d’eau, très sombre d’où ce dégage de la vapeur. Il y a quelque chose de très fantomatique ici. C’est un film qui travaille beaucoup sur l’idée de la profondeur, des choses voilées, qui oscille entre amour et violence soit le propre de la passion.[/quote_box_right]

C’est un film ancré dans le réel mais qui s’offre des échappées, de l’ordre du fantastique. Il y a eu un gros travail sur la lumière. Cette vapeur c’est presque quelque chose qui émane de la ville, comme un sortilège, à un moment du film où le personnage se sent comme envoûté. C’est vrai ce travail sur la profondeur, d’ailleurs le premier baiser entre Maxime et Mélodie a lieu dans l’ancienne chapelle sous la pharmacie.

Je ne suis pas vraiment adepte de la littérature et du cinéma fantastique. Si cette dimension se retrouve dans le film, je pense que c’est dû à une étrangeté qui émane directement de cette ville. J’ai fais le film en ayant en tête tous ces décors, même le petit chalet au bord du lac qui n’est pas à Tonnerre même mais dans le Morvan. Le moment le plus violent du film, plus que l’enlèvement, c’est la gifle que donne Mélodie à Maxime. J’ai même songé à retirer cette scène. Mais d’un côté c’est quelque chose qui devait sortir, comme une nécessité à un moment où ça devenait insupportable, pour réveiller Maxime.

Publik’Art : Je remarque que le propre du fantastique, c’est cette opacité, cette hésitation entre le ”ça s’est passé” et ”ce n’est pas arrivé”. Dans Tonnerre, le travail du montage est remarquable et participe à ce trouble.

Dans le scénario, les choses étaient plus claires. C’est au montage qu’effectivement tout s’est joué. On a voulu laisser quelques trous, couper certaines scènes qui expliquaient trop. Au cinéma, une des choses que je préfère c’est quand je vois quelque chose que je ne comprends pas complètement, laisser vivre les personnages, m’interroger. A ce titre des films comme Aurora de Cristi Puiu me fascinent, on ne comprend qu’au bout d’une heure et demie les motivations du personnage.

La scène du chien est un bon exemple, dans la version initiale du film (celle montrée à Locarno) une scène venait expliciter la situation et rassurer le spectateur. J’ai fini par la retirer, c’était une cassure inintéressante dans le glissement du personnage dans la folie et la violence. Il n’y a pas besoin de rassurer le spectateur, tout peut se passer.

Vincent Macaigne

J’ai écrit le film pour lui. C’est passionnant de travailler avec lui. Il dégage une empathie folle. Un autre acteur à sa place dans le film, cela n’aurait jamais fonctionner, on aurait décroché. On a envie de suivre Vincent, il garde toujours une tendresse et une pureté même dans la violence. C’est difficile d’arrêter de l’aimer. Je l’ai rencontré par des amis communs, notamment Guilhem Amesland qui l’a dirigé dans son court métrage Moonlight Lovers et qui est mon premier assistant à la réalisation sur Tonnerre.

Pendant des années Vincent et moi nous nous sommes vus jusqu’à créer une profonde et sincère amitié. Plus je le fréquentais, plus j’ai perçu quelque chose en lui qui me touchait et que j’avais envie de filmer. Il a cette exubérance, cette sensibilité que je tente de montrer à ma manière. Dans Un Monde sans Femmes beaucoup ont été surpris car je montrais un aspect de lui que les gens ne connaissaient pas, notamment ceux qui avaient pu le voir au théâtre.

Publik’Art : Je dis alors à Guillaume Brac que c’est comme si Vincent Macaigne était plein de nuances, et que ses films se chargeaient de capturer une de ces nuances pour l’explorer et la rendre à la caméra. Dans Tonnerre c’est quelque chose de sombre et d’angoissé qu’il montre de Vincent Macaigne, ce qui a induit une transformation physique.

Oui, c’était très important d’ailleurs. Par exemple dans Un Monde sans femmes Vincent a grossi, sans même que je lui demande, il l’a fait inconsciemment car c’est ce que demandait le personnage, une certaine rondeur. Dans Tonnerre, je voulais avoir un personnage plus séduisant et sexué, charismatique.

[pull_quote_right] Je crois beaucoup à la caméra amoureuse. Je n’ai aucun plaisir à filmer quelqu’un que je n’aime pas. Je ne me lasse pas de filmer le visage de Vincent, il s’y passe toujours quelque chose de vibrant. [/pull_quote_right]

Pialat, Rozier … et les autres.

Publik’Art : Le cinéma français marche souvent par héritage, par écho. Chez Guillaume Brac, c’est l’influence de Pialat qui m’a touché, notamment au niveau de la méthode consistant à mélanger acteurs professionnels et non professionnels.

J’ai vu tout ses films, de nombreuses fois, je ne m’en lasse pas. Ce ne sont que des moments vivants, vibrants, des personnages forts. Mon premier Pialat, c’était Loulou. D’ailleurs dans Tonnerre, le blouson en cuir de Maxime fait référence à celui de Depardieu.

Il y a aussi eu évidemment le déclic Jacques Rozier avec Du Côté d’Orouet. Ca m’a ouvert tout un horizon de cinéma. Ce sont des cinéastes comme Pialat, Rozier, Eustache, ou encore Stévenin qui me touchent. Je leur trouve une dénominateur commun, qui est celui d’une très grande intégrité, une sincérité ne serait-ce que dans le choix des acteurs, des récits. J’espère être dans cette lignée.

Le coeur du vivant.

Une seule chose me guide dans l’envie de faire du cinéma, c’est que quelque chose se passe dans chaque scène. Quelque chose qui échappe au contrôle, au jeu, à la fabrication, une étincelle de vie dans chaque séquence. C’est un équilibre délicat que je tente de tenir, entre laisser libre cours aux choses, et malgré tout garder une certaine précision.

Je suis assez exigeant avec le texte, mais je suis ravi lorsque malgré moi les acteurs ajoutent quelque chose, que la scène se poursuive sur une improvisation. C’est un mélange étrange car je me rends compte que je fais tout pour qu’à un moment je perde le contrôle. Le simple fait d’avoir de très nombreux scènes avec des facteurs imprévus (acteurs non pro, des lieux ouverts comme le stade de foot où tout peut se passer. Ce qui me rend profondément heureux c’est qu’il y ait un élément vivant dans le plan. Ca passe par l’atmosphère aussi. Par exemple, je suis comme un enfant lorsque la neige tombe.

Publik’Art : Dans Tonnerre, comme dans le romantisme en art, l’atmosphère est le miroir des états d’âme des personnages. Dans ce sens, une séquence bouleverse. Maxime, dehors, regarde Mélodie danser dans la salle. La neige tombe sur lui et fixe cette image d’elle en lui, pour l’éternité. La cristallisation s’opère.

Ca fait partie des miracles du cinéma. Sans que ce soit prévu, évidemment, cette scène aurait été beaucoup moins forte sans cette neige. Elle renforce la dimension romantique du film à ce moment là. Mon chef opérateur dit qu’il y a des films qui ont la météo avec eux, d’autres non. Jusque là, j’ai de la chance, dans Le Naufragé/Un Monde sans Femmes ou Tonnerre.

Bernard Menez

[quote_box_right]Bernard Menez, tendre et maladroit, a été révélé par Rozier, l’un des pères de cinéma de Guillaume Brac. Cette filiation prend littéralement corps dans le film, Menez jouant le père de Maxime. La relation entre le père et le fils n’est pas anecdotique, dans Tonnerre elle est un lien précieux.[/quote_box_right]

J’ai écrit pour lui le rôle du père. Même pendant des années j’avais écrit des projets avortés avec lui en tête. Dans Tonnerre deux récits se sont agglomérés : celui de la passion amoureuse, et celui de la cohabitation tendre et difficile entre un père et un fils. C’est étrange car Menez joue dans ce film qui marque moment où mon cinéma s’éloignait plus franchement du film maritime, de vacances à la Rozier. La première fois que j’ai vu Bernard Menez, j’ai été troublé par une forme de ressemblance entre lui et moi. J’ai grandi avec ce sentiment, on peut dire que je fais un énorme transfert dans Tonnerre entre le père de cinéma Jacques Rozier, ma ressemblance avec Menez, le fait qu’il évoque aussi mon propre père… J’ai toujours eu une immense sympathie cet acteur, il est très généreux.

Son rôle dans le film permet de tenir équilibre très fragile entre gravité et légèreté. Son personnage porte même ces contrastes là. Sans lui, sans doute le film aurait été trop sombre. Les acteurs que j’aime ont une vraie part de burlesque en eux, une part que l’on peut gommer à sa guise. Menez, Macaigne, et même Julien Lucas que j’avais dirigé dans Le Naufragé ont cette richesse de pouvoir faire rire à tout moment, c’est cette nature d’acteur qui me plait beaucoup.

Jeune cinéma français

Publik’Art : Je demande à Guillaume Brac s’il a le sentiment d’une effervescence dans le cinéma français d’aujourd’hui, avec ces nouveaux cinéastes que l’on voit tels que Justine Triet, Yann Gonzalez, Sébastien Betbeder, Antonin Peretjako … une génération talentueuse qui, tout en produisant des choses différentes, dégagent une énergie similaire.

Je me souviens que le moment où j’ai senti ça, c’était au festival du cinéma de Brive pour la présentation d’un Monde sans Femmes. Je l’impression de faire partie d’une bande dont le travail m’intéresse et me touche énormément, c’est une génération de cinéastes riches et aimés, très diverse. C’est une communauté qui s’est créée, ce n’est pas pour autant que l’on se fréquente beaucoup.

Accepter des conditions de travail précaire, dans un premier temps c’est en tout cas le seul moyen pour créer de manière intègre. Celle que je connais le mieux c’est Justine Triet, j’aime aussi beaucoup le travail d’Arthur Harari. Mais il y a encore plein de gens qui vont jaillir dans les années à venir. On ne s’enferme pas dans un truc de copain, même si parfois ça peut partir de là.

Mégane Mahieu
Mégane écrit régulièrement pour Publik'Art depuis 2012 et officie pour d'autres médias. Diplômée de Lettres et Arts, passionnée de cinéma, surtout celui d'auteur français, Mégane partage sa vie entre Strasbourg et Paris.

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