« Le jardin », une tentative d’y croire encore

"Le Jardin", une tentative d’y croire encore
© Thomas Dubot

« Le jardin », une tentative d’y croire encore

Il faut se méfier des jardins au théâtre. Ils promettent souvent la paix et livrent en fait un terrain incertain. « Le jardin », création du collectif belge Greta Koetz écrite et mise en scène par Thomas Dubot, ne déroge pas à la règle — et c’est tant mieux.

Ici, rien ne pousse droit, rien ne se stabilise longtemps. Le sol est meuble, les certitudes glissent, et les personnages avancent comme on traverse un terrain familier devenu soudain étrange.

On y retrouve des amis d’enfance, un espace partagé, un lieu menacé. Jusque-là, tout semble presque banal. Puis très vite, quelque chose déraille.

Une parole se met à flotter. Une figure bascule dans le sacré. Le réel se fissure sans prévenir, laissant entrer une forme de mystique bricolée, de burlesque inquiet, de mélancolie mal contenue. On rit souvent, mais jamais sans arrière-pensée.

Thomas Dubot écrit comme on assemble une cabane avec ce qui traîne : des souvenirs, des références hétéroclites, des élans naïfs et des fulgurances plus sombres. Le texte ne cherche pas la démonstration. Il avance par associations, par accidents presque.

Certaines scènes semblent venir d’un autre temps, d’un théâtre qui n’aurait pas encore décidé d’être contemporain — ou qui refuserait de l’être tout à fait. Ce léger décalage, loin d’affaiblir la pièce, lui donne une texture singulière, comme une œuvre qui n’aurait pas peur d’être inactuelle pour rester sincère.

Le collectif Greta Koetz fonctionne à l’image du jardin qu’il met en jeu : un espace de cohabitation plutôt que d’harmonie. Les individualités s’y affirment, parfois au détriment de la lisibilité, parfois au profit d’une vitalité brute.

Certaines idées restent à l’état d’esquisses. Mais cette inégalité fait aussi partie du geste. Le collectif ne prétend pas au bloc homogène. Il expose ses frottements, ses ratés, ses moments de grâce imprévisible.

Un sol fragile

La mise en scène accompagne ce mouvement sans l’alourdir. Peu d’effets, peu de spectaculaire. Les objets, les chants, les déplacements deviennent des points d’appui émotionnels plus que des signes à décrypter.

Et puis, parfois arrive une musique ou une chanson. Pas comme un numéro, mais comme un pas de côté de plus. Le théâtre cesse alors de raconter et se suspend.

« Le jardin » parle de transmission, de perte, de ce qui nous relie quand les structures vacillent. Il évoque la fin d’un monde sans jamais la théoriser. Ce n’est pas un spectacle à message, ni un manifeste générationnel bien ficelé.

C’est plutôt une tentative fragile, parfois bancale, de tenir ensemble — de faire collectif quand le sol se dérobe.

Ce qui frappe aussi, c’est la justesse du jeu — non pas une justesse démonstrative ou virtuose, mais une précision discrète, presque pudique.

Les interprètes du collectif Greta Koetz ne cherchent jamais à « faire personnage », ils habitent des présences. Chacun arrive avec sa propre énergie, son rythme intérieur, sa manière singulière de se tenir au monde, et c’est dans cet écart assumé que le spectacle trouve son équilibre.

Rien n’est surjoué, rien n’est plaqué. Même lorsque le texte flirte avec l’absurde ou le sacré, les corps restent ancrés, concrets, traversés par une humanité immédiate.

Il y a dans cette interprétation une écoute constante — des partenaires, du silence, du plateau — qui empêche toute scène de basculer dans l’effet. Les acteurs avancent à vue, comme s’ils découvraient la situation en même temps que nous, laissant affleurer le doute, la maladresse, parfois même une forme de fragilité.

Cette fragilité n’est jamais exploitée : elle est tenue, maîtrisée, et c’est précisément ce contrôle souple qui rend le jeu si juste et au bon endroit. Le collectif ne gomme pas les individualités, il les accorde. Et dans cette polyphonie sobre, sans hiérarchie apparente, le théâtre vibre pleinement.

Avec cet art de ne pas savoir exactement où l’on va, mais d’y aller ensemble malgré tout.

 Dates : du 6 au 16 janvier 2026 – Lieu : Théâtre de la Bastille (Paris)
Ecrit et mise en scène : Thomas Dubot

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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