« Les Démons » : l’acte manqué de Guy Cassiers à la Comédie-Française

"Les Démons" : l'acte manqué de Guy Cassiers à la Comédie-Française
« Les Démons », de Guy Cassiers. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/COMÉDIE-FRANÇAISE

« Les Démons » : l’acte manqué de Guy Cassiers à la Comédie-Française

« Les Démons » de Fiodor Dostoïevski font leur entrée au répertoire de la Comédie-Française. Une œuvre fleuve dont l’adaptation n’est pas facile : une narration chaotique, des personnages oscillant entre jusqu’auboutisme et terreur, des questionnements politiques destructeurs ainsi qu’une quête irréductible de transcendance.

L’adaptation d’Erwin Mortier et la traduction de Marie Hooghe s’attache à la restitution de la confrontation entre ancien et nouveau monde, à la fracture induite par le nihilisme qui porte en son sein la tyrannie, l’équilibre entre scènes politiques et scènes familiales.

L’un des ressorts de l’action des Démons est en effet le conflit entre deux générations, celle de Stépane Verkhovenski et Varvara Stavroguina d’un côté, et celle de leurs enfants Piotr et Nikolaï de l’autre. Mais c’est aussi le conflit entre les valeurs de l’Europe et celles de la Russie « éternelle ».

Elle fait aussi la place à une dénonciation du nihilisme, un courant très virulent dans la Russie des années 1860. Une critique féroce dirigée d’une part contre les révolutionnaires et d’autre part contre l’aristocratie devenue un vivier du socialisme en s’éloignant du peuple russe et de la foi orthodoxe. Tous ces individus étant pour l’auteur des « démons » perturbant l’ordre établi, semant le chaos en Russie, embarrassant les autorités et démoralisant la jeunesse.

S’orchestre ainsi toute une galerie de personnages en quête de sens face à une société qui semble ne plus en avoir, sachant que le modèle social est sur le point de s’effondrer et que l’après est encore à inventer, quand les conservateurs se crispent sur ce qu’ils ont déjà perdu, quand Dieu et la religion ne sont déjà plus un recours, quand les libéraux sont déjà dépassés et que les nihilistes disputent la modernité aux socialistes.

Une mise à distance inutile  

A l’abri d’un dispositif sophistiqué et pictural, Guy Cassiers cherche à articuler sous plusieurs angles et donc visuellement grâce à la vidéo, la confrontation des deux univers : celui des pères, des révolutionnaires de salon vivant dans un monde fait d’illusions, et celui des fils qui veulent détruire le monde paternel et n’hésitent pas à recourir à la violence et à la terreur pour parvenir à leurs fins.

Pour ce faire, trois écrans surplombent le plateau. Ils donnent à voir, en plan serré, le jeu des acteurs en face à face qui se trouve dissocié visuellement de celui joué en direct sur scène afin de marquer la césure entre monde réel (ombre / masque) et monde illusoire (lumière / artifice).

Toutefois, ce procédé formel, trop ambitieux, ne fonctionne pas car, difficilement perceptible, il oblige aussi les acteurs à se positionner en fonction du cadrage de la caméra et au détriment du jeu sensible, fébrile, vivant, sur scène qui doit alors faire corps avec ses partenaires et le public. Or, le spectateur observe très souvent de dos des comédiens qui ne se regardent jamais.

Contrairement à Thomas Ostermeier ou Ivo Van Hove, la caméra n’est pas ici au service du jeu des acteurs qui prolonge l’action mais à une réinterprétation très théorique qui suppose une attention démultipliée du spectateur déstabilisé entre ce qui est filmé et ce qui est montré par le jeu.

Une mise à distance inutile qui brouille et édulcore les enjeux existentiels, politiques et passionnels du vertigineux roman choral.

Dates : du 22 septembre 2021 au 16 janvier 2022  – Lieu : Comédie-Française (Paris)
 Mise en scène : Guy Cassiers

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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