
Les Prix de la Critique 2026 : un palmarès qui regarde le monde en face
À l’heure où le spectacle vivant continue de défendre sa place dans un paysage culturel fragilisé, le 63e palmarès du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, décerné ce 15 juin à l’Opéra Comique, dessine une cartographie artistique d’une remarquable cohérence.
Derrière la diversité des disciplines et des esthétiques, une même exigence semble relier les œuvres distinguées : celle de faire du plateau un lieu de confrontation avec les violences, les fractures et les zones d’ombre de notre époque.
Le Grand Prix du théâtre attribué à Pétrole de Sylvain Creuzevault s’impose comme l’emblème de cette édition. En s’emparant de l’œuvre-monstre de Pasolini, le metteur en scène signe une fresque vertigineuse où s’entremêlent pouvoir politique, domination économique et dérives idéologiques.
Rarement un spectacle aura donné avec une telle ampleur le sentiment d’ausculter les mécanismes profonds qui travaillent nos sociétés. Cette récompense consacre autant une œuvre qu’une certaine idée du théâtre : un art capable de saisir le réel dans toute sa complexité et ses contradictions.
Cette même volonté de sonder les plaies du monde traverse le prix de la meilleure création en langue française décerné à Oedipe Roi d’Eddy d’Aranjo. Loin de toute lecture patrimoniale, le dramaturge réinvestit le mythe antique pour le confronter aux traumatismes contemporains.
Son écriture, tendue et incisive, transforme la tragédie en chambre d’écho des violences silencieuses qui continuent de traverser les corps et les mémoires. Une distinction qui salue l’émergence d’une voix singulière, capable de faire dialoguer héritage classique et urgence contemporaine.
Du côté de la danse, le choix de distinguer Shechter II comme meilleure compagnie apparaît tout aussi significatif. Véritable laboratoire du chorégraphe israélien Hofesh Shechter, cette jeune troupe porte avec une énergie saisissante une écriture chorégraphique où la pulsation collective devient langage.
Entre fureur organique, précision du geste et puissance tribale, Shechter II incarne une génération de danseurs pour lesquels l’engagement physique relève presque de la nécessité vitale. Cette récompense vient consacrer un ensemble qui, loin d’être une simple antichambre de la compagnie principale, affirme aujourd’hui sa propre identité artistique.
La musique n’est pas en reste avec une mention spéciale attribuée au baryton Ludovic Tézier. Distinction hors catégorie, presque affective, elle récompense moins une saison qu’un parcours exemplaire.
Depuis plus de deux décennies, l’artiste s’impose comme l’une des grandes voix du chant français, alliant une maîtrise technique souveraine à une intelligence dramatique rare.
Dans un univers lyrique souvent soumis aux effets de mode, cette reconnaissance sonne comme un hommage à la fidélité d’un artiste à son art, à son style et à son exigence.
Au-delà des lauréats eux-mêmes, ce palmarès raconte surtout une saison où les artistes n’ont cessé d’interroger notre rapport au pouvoir, à la mémoire et aux identités.
Qu’il s’agisse de Pasolini, du mythe d’Œdipe, de la danse tellurique de Shechter ou de l’autorité vocale de Ludovic Tézier, les œuvres et les artistes distingués ont en commun de refuser l’apaisement. Ils rappellent que la création demeure l’un des derniers espaces où le monde peut encore être regardé sans détour.
Plus qu’un palmarès, les Prix de la Critique 2026 composent ainsi le portrait d’un spectacle vivant qui, loin de se réfugier dans le commentaire ou l’illustration, continue d’affirmer sa capacité à incarner son époque.
Théâtre
Grand Prix — Meilleur spectacle théâtral de l’année
Pétrole, D’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Georges-Lerminier — Meilleur spectacle créé en province.
La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy, Création à La Filature Scène nationale Muhlouse
Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française.
Œdipe Roi, d’Eddy d’Aranjo
Prix du meilleur spectacle théâtral étranger.
Yes Daddy, de Bashar Murkus et Khulood Basel
Prix Laurent-Terzieff — Meilleur spectacle théâtre privé.
En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski
Prix de la meilleure comédienne.
Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux
Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero
Prix du meilleur comédien.
Sharif Andoura dans Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini — Mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Jean-Jacques-Lerrant — Révélation théâtrale de l’année.
Mina Kavani dans Ma Maison est noire, d’après les textes de Forough Farrokhzad
Prix de la meilleure création d’éléments scéniques.
Julie Deliquet & Zoé Pautet pour La Guerre n’a pas un visage de femmes, d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène de Julie Deliquet
Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dramane Dembélé, Jessica Martin-Maresco, Adama Diop et Mathilde Tirard pou L’Apocalypse d’Adam et Aimée, d’Adama Diop
Prix du meilleur livre sur le théâtre
Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss, ENS Éditions, Lyon, 2026
Danse
Grand Prix — Meilleur spectacle de l’année
À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête., de Christian Rizzo
Meilleur spectacle répertoire ou recréation
May B, de Maguy Marin — Création 1981
Meilleure compagnie
Shechter II
Meilleur interprète
Héloïse Jocqueviel & Nitzan Ressler dans Delay the Sadness, de Sharon Eyal — compagnie S-E-D
Révélation chorégraphique
Armin Hokmi pour Of the Heart — An Etude
Meilleure performance chorégraphique
Sati Veyrunes pour et dans Motor Unit
Personnalité chorégraphique de l’année
Amala Dianor
Meilleur livre
Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte — Éditions du CND
Meilleur film
Germaine Acogny, l’essence de la danse, de Greta-Marie Becker
Shellac Films
Musique
Grand Prix — Meilleur spectacle musical de l’année
Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad et direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte
Prix Claude-Rostand — Meilleure coproduction lyrique régionale et européenne.
La Calisto, de Francesco Cavalli, mise en scène de Jetske Mijnssen et direction musicale de Sébastien Daucé
Coproduction : Aix-en-Provence, Angers-Nantes Opéra, Rennes, Théâtre des Champs-Élysées, Caen, Opéra Grand Avignon, Théâtre de la Ville de Luxembourg, ensemble Correspondances
Prix de la meilleure scénographie.
Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & de Pierre-André Weitz
Prix de la création musicale (hors opéra).
Whiteout, d’Eva Reiter — Ensemble Multilatérale, Festival Présences
Prix de la personnalité musicale de l’année.
Stanislas de Barbeyrac, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (Lyrique).
Julien Henric, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (instrumental).
Alexander Malofeev, pianiste
Mention spéciale
Ludovic Tézier, Baryton
Prix de la meilleure initiative pour la diffusion musicale (ex aequo)
Opéra de Rennes
Directeur : Matthieu Rietzler
Fabrice di Falco & Julien Leleu
Association les Contres Courants
Prix du meilleur livre sur la musique
Robinson Crusoé, Numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra