Lorraine de Sagazan s’empare de “Platonov” dans une version actualisée et fait vibrer le désenchantement d’une génération

 Lorraine de Sagazan s’empare de Platonov dans une version actualisée et fait vibrer le désenchantement d’une génération
Platonov – L’Absence de père d’après Tchekhov
©pascal Victor

Lorraine de Sagazan s’empare de “Platonov” dans une version actualisée et fait vibrer le désenchantement d’une génération

Anton Tchekhov a 18 ans quand il écrit Platonov. Pourtant, cette pièce de jeunesse est une œuvre majeure : elle contient, en puissance, tout le théâtre du dramaturge russe du XIXème siècle profondément ancré dans une crise existentialiste face à un monde finissant.

Si le paradis de Tchekhov est déjà perdu, la quête d’un destin plus grand que soi en l’absence de père et donc de repères, est au cœur de cette adaptation libre et réussie de Platonov par Lorraine de Sagazan.

Une relecture audacieuse et convaincante qui interroge avec force la question de l’héritage filial et du conditionnement social où la nécessité d’en découdre pour se consoler d’une vie en pointillés, exacerbe une impuissance à se réaliser.

Aucun climat d’ennui ni de torpeur dans cette version mais une énergie folle et fondatrice où chacun des protagonistes face à l’incertitude du monde, cherche éperdument à se réinventer afin de se sauver lui-même.

Une génération désenchantée

Et ce Platonov là est magistralement porté par la troupe où chacun des comédiens est habité par ces personnages : projection d’une génération sur fond de malaise existentiel et de fracture sociale.

L’été est enfin là, Anna Petrovna reçoit ses amis dans la maison de feu son mari. Menacée par les dettes, elle s’est laissée séduire par Paul Pétrine (excellent Romain Cottard), riche hommes d’affaires déterminé à l’épouser et la sauver de la ruine. Il y a là des trentenaires qui se retrouvent autour d’un repas : on y débat, on y rit, on s’y dispute aussi. Et il y a Platonov, homme provocateur et séducteur, qui incarne le portrait de ces jeunes gens, avides de reconnaissance et pétris d’incertitudes, mettant les convives face à leurs doutes et contradictions.

Platonov, surnommé le Hamlet local, est malheureux dans son couple. Un intellectuel velléitaire, insolent, qui fascine et séduit toutes les femmes, et se trouve le pivot malgré lui de cette génération désenchantée. Provocateur et manipulateur, il aiguise sa frustration et se délecte d’une nécessaire confrontation avec son entourage dont il raille les existences empêchées.

Faisant preuve d’une causticité précoce, Tchekhov dresse dans sa pièce le portrait d’une société sur le déclin, en perte de figures et de repères comme la nôtre aujourd’hui, pétrie de valeurs auxquelles elle ne croit plus que par lâcheté et résignation : les pères, la famille, l’amour conjugal.

Un jeu intense

Platonov est une pièce fleuve à la fois lucide, intime, tragique, sentimentale, brutale, elle offre au collectif tout un registre d’expression dont il s’approprie avec fluidité par un jeu intense, corporel et libéré des codes traditionnels de la théâtralité.

Les comédiens évoluent sur une scène entourée de quatre gradins, mêlant en aparté de brefs témoignages de leur vie personnelle au texte en résonance avec leurs père souvent absents, où la troupe dans une osmose toujours juste, touche à l’essentiel pour faire corps et âme avec ses personnages aux prises avec leurs chaos intimes et sensibles.

La distribution est au diapason avec dans les rôles titres Antonin Meyer-Esquerré qui incarne à la perfection ce Platonov aux prises avec ses incertitudes insurmontables, à la fois enjôleur et dépossédé de sa vie, tandis que Lucrèce Carmignac (Anna Petrovna) a la fêlure romanesque de cette vibrante humanité tchekhovienne.

Dates : du 26 au 28 juillet 2019 – Lieu : Centquatre (Paris)
 4 au 11 octobre 2019 – Lieu : MC93-Bobigny (Seine-Saint-Denis)
Metteur en scène : Lorraine de Sagazan

Note
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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