“Massacre” ou le double jeu introspectif et captif de Lluïsa Cunillé

“Massacre” ou le double jeu captif de Lluïsa Cunillé
Sylvia Bergé dans « Massacre », de Lluïsa Cunillé, mis en scène par Tommy Milliot. VINCENT PONTET, COLL. COMÉDIE-FRANÇAISE

“Massacre” ou le double jeu introspectif et captif de Lluïsa Cunillé

Massacre” qui est aussi l’appellation d’un trophée de chasse, met en scène deux femmes, D et H, qui sont obligées de cohabiter dans un hôtel coupé du monde pendant une semaine. D est la propriétaire de cet établissement isolé, qui se trouve à plusieurs kilomètres du premier village habité. Par manque d’affluence, elle a décidé de le vendre. H est sa dernière et unique cliente. Elle a réservé une chambre pour la semaine et refuse d’écourter son séjour, malgré l’insistance de D. Car comme elle le dit “Je me sens bien ici”.

Ces deux femmes sont chacune à une étape charnière de leur vie : l’une doit envisager ailleurs une nouvelle vie et rompre avec la mémoire familiale qui l’enracine à ce lieu, tandis que l’autre doit faire face à la solitude après son divorce.

Chaque soir elles se retrouvent dans le salon de l’hôtel pour échanger sur leur quotidien de la journée, mais ce dialogue a priori ordinaire laisse peu à peu entrevoir le trouble qui les habitent.

Une variation hypnotique et captive

Comme dans le théâtre d’Harold Pinter, la banalité du discours devient le miroir d’un processus de domination et d’évitement entre les personnages. Malgré la distance qui les sépare, ceux-ci ne cessent de vouloir communiquer, mais la volonté de quitter l’enfermement dans lequel ils se trouvent est annihilé par un instinct de protection : D et H pressentant leur intimité menacée par la présence de l’autre.

Un double jeu à la fois introspectif et captif s’instaure sur la plateau dont le théâtre de la menace (univers clos, intrusion de l’extérieur, jeux de domination) fait partie intégrante de l’écriture dramaturgique de Lluïsa Cunillé, qui développe une théâtralité de la variation et du suspens, où comme dans un thriller rien n’est ce qu’il parait être.

De cette tension naît un malaise, palpable, qui s’installe sans relâche entre les deux femmes. Où le dit et le non-dit, l’exprimé et le refoulé s’entrechoquent sans pouvoir être démêlés, le tout participant à une stagnation des personnages et à la situation de vide existentiel dans laquelle ils se trouvent.

Un surplace de plus en plus oppressant que l’arrivée imprévue de A, automobiliste qui se dit victime d’un accident au beau milieu de la nuit, va faire voler en éclats avant que le cours des choses puisse repartir normalement, enfin presque !

On est saisi d’entrée par l’écriture hypnotique et fluide de Lluïsa Cunillé qui ne nous lâche pas et le climat déroutant qu’elle fait naître à partir de situations concrètes et anodines qui sont autant d’indices semés par les protagonistes, révélateurs des non-dits et d’un sous texte à part entière.

La scénographie et la mise en scène au cordeau de Tommy Milliot sont en osmose parfaite avec le texte et son subtil jeu de variation dont l’efficacité n’a d’égal que son art du minimalisme.

Parfaitement dirigées, Sylvia Bergé (l’hotelière) et Clotilde de Bayser (la cliente) forment un duo énigmatique et intriguant. Quant à Nâzim Boudjenah, il est cet étrange zigoto sorti de nulle part.

Dates : du 23 janvier au 8 mars 2020 – Lieu : Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Metteur en scène :  Lluïsa Cunillé

Note
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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