"Mes Frères" : le conte originel et décapant de Pascal Lambert
“Mes Frères” teste de Pascal Rambert, mise en scène Arthur Nauzyciel, © Philippe Chancel

“Mes Frères” : le conte originel et décapant de Pascal Rambert

Dans une pièce écrite pour le metteur en scène Arthur Nauzyciel, Pascal Rambert convoque les mythes du théâtre et l’origine de la tragédie. Sous forme d’un conte originel et décapant, les protagonistes masculins ramenés à leurs pulsions primaires, sont aux prises avec leur désir castrateur et la représentation d’une femme qui refuse les codes imposés par ces hommes. Édifiant.

Marie cohabite avec quatre frères dont elle est la servante. Ces derniers la maltraitent, la convoitent, la désirent, la brutalisent, l’oppriment, la briment. Sa vengeance n’en sera que plus radicale !

Ces hommes frustrés, abandonnés, vivent seuls, au cœur d’une forêt. Bûcherons, ils sont littéralement obsédés par Marie qui, amoureuse d’un jeune homme croisé dans la forêt et ne supportant plus leurs assauts et son enfermement, les assommera, les cuisinera et les servira à table, où, ignorants de sa vengeance, ils se mangeront les uns les autres.

On pense, bien sûr à Thyeste de Sénèque, à Titus Andronicus de Shakespeare. Où l’univers est proche d’une fable ou d’un conte avec cette dimension fantasmatique, mythologique, dévastatrice, qui mêle le désir, la sexualité, la nourriture, la violence et la nature.

Entre rêve et cauchemar, onirisme et réalisme, les personnages sont en proie avec leur instinct et à son asservissement qui les transforme en bête humaine.

Rire et effroi

C’est la nuit, chacun des frères rêve. Ils se reprochent d’ailleurs de faire irruption dans leurs rêves réciproques. Dévorer le rêve de l’autre comme pour mieux en piétiner son individualité.

Une ambiance lourde circule entre les hommes aux prises avec un empêchement et des pulsions d’ordre sexuel, de violence contre le monde, contre la nature, contre les animaux, contre les femmes. Et cet univers très masculin renvoie à une solitude et à une frustration extrêmes.

De ce rapport de force entre les hommes et Marie qui représente toutes les femmes, naît une parole collective et épique de résistance mais aussi et surtout de libération. Car Marie se révolte contre toutes les résignations et contre l’acceptation que les rapports entre les femmes et les hommes, entre les dominants et les dominés, sont justes.

C’est un texte tendu entre le rire et l’effroi qui nous saisit où la langue très singulière, dans laquelle le spectateur doit accepter de rentrer, passe du lyrisme au trivial, de la poésie à l’épique qui voient les personnages se laisser entraîner par les possibilités d’un échappatoire fantasmé comme pour survivre à l’isolement et à la perdition.

On nage dans les eaux profondes de l’inconscient et son inconnu pour révéler l’indicible.

La mise en scène d’Arthur Nauzyciel et sa juste distance scrute avec force le dehors à l’atmosphère de bout du monde propice à tous les mystères comme le dedans des protagonistes et leur folie intime offerte au rituel comme au cauchemar, à l’animalité et à l’abandon.

Dans cette fuite en avant, les acteurs sont au diapason : Adama Diop, Pascal Greggory, Frédéric Pierrot et Arthur Nauzyciel sont une fratrie aussi dérangeante qu’intrigante tandis que Marie-Sophie Ferdane hypnotise la scène, en souffre douleur ravagé mais jamais résigné, elle est la voix de la raison et de la justice. Bravo !

Dates : du 25 septembre au 21 octobre 2020 – Lieu : Théâtre de la Colline (Paris)
Metteur en scène : Arthur Nauzyciel

NOS NOTES ...
Originalité
Scènographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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