Regarder autrement : Mickalene Thomas au Grand Palais
Avec « All About Love » Thomas ne cherche pas à élargir les marges du récit dominant. Elle en déplace l’axe. Les corps qu’elle représente ne sont ni pédagogiques ni explicatifs. Ils ne demandent pas à être compris ni excusés. Ils existent, pleinement, avec une assurance qui ne sollicite ni compassion ni validation.
Dans le contexte français, ce déplacement est particulièrement significatif. La tradition universaliste a longtemps confondu neutralité et invisibilisation. Ici, les figures noires ne sont pas montrées comme des exceptions, mais comme une évidence. Thomas ne dit pas « nous aussi » : elle dit « nous sommes là« . Et ce glissement sémantique change profondément la relation au regard.
Le spectateur, habitué à être le centre implicite de l’œuvre, se trouve déplacé. Les figures regardent, dominent parfois, mais surtout elles ne se livrent pas. Ce refus de la disponibilité est en soi un geste culturel fort. Il inverse une longue histoire de regards asymétriques.
L’amour libre comme force politique
Le titre « All About Love » pourrait sembler consensuel. Il ne l’est pas. Chez Mickalene Thomas, l’amour n’est ni décoratif ni naïf. Il est une stratégie politique. Aimer des corps historiquement marginalisés, les représenter avec luxe, soin et monumentalité, revient à contester frontalement les hiérarchies du goût et du pouvoir symbolique.
Dans une histoire de l’art occidentale où la grandeur a longtemps été associée à la blancheur, au masculin, à la retenue, Thomas répond par l’excès, la couleur, la texture, la sensualité. Les strass, les collages, les motifs vibrants ne sont pas des ornements gratuits : ils affirment que la beauté noire n’a pas à être sobre pour être légitime.
Une résonance générationnelle
Ce choix est aussi un refus clair d’une injonction fréquente adressée aux artistes issus des minorités : témoigner avant tout de la douleur. Ici, la souffrance n’est pas niée, mais elle n’est pas centrale. Ce qui domine, c’est la plénitude, la joie, la souveraineté tranquille. Culturellement, c’est une rupture nette avec la logique de la représentation par le trauma.
Mickalene Thomas dialogue constamment avec l’histoire de l’art occidental. Les références à Ingres, Manet ou à la peinture classique sont explicites. Mais il ne s’agit ni de pastiche ni de provocation gratuite. Elle conserve les codes — poses, compositions, formats — tout en en changeant le sujet. Et ce simple déplacement suffit à fissurer le canon.
Lorsque des femmes noires occupent la place historiquement réservée à l’idéal féminin blanc, ce n’est pas un jeu formel. C’est une relecture politique de l’universel. Thomas ne détruit pas l’histoire de l’art ; elle en révèle le caractère situé, partiel, construit.
L’impact culturel est profond. Il ne s’agit plus d’ajouter des récits alternatifs, mais de montrer que ce qui a longtemps été présenté comme universel ne l’a jamais été pleinement. Cette prise de conscience agit silencieusement sur la manière dont on regarde les œuvres, passées comme présentes.
L’écho de « All About Love » tient aussi à sa résonance avec les sensibilités contemporaines. L’exposition s’adresse à une génération qui ne sépare plus l’intime du politique, l’esthétique de l’identité. La représentation n’est plus perçue comme un supplément symbolique, mais comme une condition de reconnaissance
L’artiste ne théorise pas ces enjeux. Elle les incarne visuellement. Ses œuvres ne demandent pas à être comprises, mais ressenties. Cette immédiateté explique en grande partie leur puissance culturelle. Elles créent un espace de reconnaissance, parfois même de réparation symbolique, pour des publics longtemps absents des grands récits artistiques.
L’un des effets les plus durables de « All About Love » est sa capacité à normaliser ce qui a longtemps été marginalisé. Les corps noirs, les amours queer, les esthétiques flamboyantes ne sont pas présentés comme des exceptions. Ils deviennent la norme, ici et maintenant.
Cette normalisation est profondément politique. Elle ne passe pas par le discours, mais par l’évidence. Elle dit : ceci existe, ceci mérite l’espace, la lumière, la monumentalité. Dans un paysage culturel encore traversé par la peur de la fragmentation, ce geste est radical.
Dates : du 17 décembre 2025 au 5 avril 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)

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