Sylvain Creuzevault possédé par les Frères Karamazov

Sylvain Creuzevault possédé par les Frères Karamazov
Les Frères Karamazov © Simon Gosselin

Sylvain Creuzevault possédé par les Frères Karamazov

Les Frères Karamazov est une œuvre monstre.

Sylvain Creuzevault taille dans les 1300 pages les éléments d’une lecture inspirée par Heiner Müller et Jean Genet, selon qui l’ultime roman de Dostoïevski est avant tout « une farce, une bouffonnerie énorme et mesquine ».

Le parti pris farcesque devient ici un manifeste sous le regard percutant de Creuzevault qui s’empare avec l’exigence foutraque qu’on lui connait, du roman russe, où il traque, sans relâche, le mouvement paradoxal d’une écriture qui ne cesse de se retourner (le rationnel devient fou, le croyant quitte le monastère…) où s’abolissent les frontières entre l’innocence et la culpabilité, la pureté et la perversité, la foi et l’impiété, la liberté et la servitude.

Ainsi, après avoir annoncé le roman de formation d’un jeune saint en devenir, voilà que le narrateur se met à raconter l’histoire d’un crime impossible. Lequel de ses fils a tué l’ignoble Fiodor Karamazov ? Dimitri le sensuel, rival de son père en amour, semble le coupable idéal.

Mais si Aliocha, fortement attiré par Dieu, est vertueux, naïf, il pourrait bien avoir joué un rôle dans l’affaire, ne serait-ce qu’en ne voyant rien venir. Enfin Ivan, l’intellectuel brillant mais tourmenté par la question du mal radical, ne l’a-t-il pas souhaité malgré lui ?

Adaptation hors norme

À roman démesuré, adaptation hors norme car elle déborde le cadre narratif et son intrigue pour s’enraciner dans des questions philosophiques et métaphysiques : affrontement abyssal entre le bien et le mal, remise en question de Dieu, de la justice, de la grâce et subtile mécanique du retournement qui confronte les personnages à leurs contradictions existentielles. Où la bouffonnerie de Dostoeïvski peut alors s’exercer sous tous les angles possibles : métaphysique, politique, familial.

Ce sont toutes ces dimensions que Creuzevault explore par tous les bouts et qui met à mal les paradoxes d’un monde hanté par ses démons originels. De ce jeu de pistes aux multiples facettes, le plateau offre un magnifique terrain de jeu où la scène entremêle à l’envi la farce, le drame, la croyance et la défiance, la politique et l’intime.

A l’abri d’un décor clinique (cloisons blanches, portes aveugles, lampes leds, prises de vue au smarthphone retransmises en direct), d’une bande son interprétée en live par deux musiciens (Sylvaine Hélary & Antonin Rayon) où la mise en scène transpose l’œuvre ici et maintenant, la fuite en avant des protagonistes aux destins contrariés et explosés atteint son paroxysme.

Porté par des acteurs exceptionnels d’un naturel confondant (Nicolas Bouchaud, Arthur Igual, Sava Lolov, Servane Ducorps entre autres), toute la folie dostoïevskienne d’un monde privé de ses pères et de ses repères, se déploie, interroge et résonne avec notre monde contemporain chaotique et confus.

Dates : du 22 octobre au 13 novembre 2021 – Lieu : Odéon – Théâtre de l’Europe (Paris)
Mise en scène : Sylvain Creuzevault

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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