
[COMICS] Tout ce qui meurt & agonise, de Tate Brombal & Jacob Phillips (Urban Comics)

Il y a une planche, dans le premier chapitre, où presque rien ne se passe. Une cuisine de ferme mangée par l’ombre, une table en bois, une assiette qu’un homme fait glisser vers son mari. En face, une petite fille attend son tour. « Bon appétit. » Le décor est celui d’un repas de famille ordinaire, sauf que les convives sont morts depuis des années et que l’assiette ne contient pas des œufs. Tout ce qui meurt & agonise, en librairie le 28 août chez Urban Comics, installe son idée et son malaise en trois cases. Tate Brombal au scénario, Jacob Phillips au dessin, Pip Martin aux couleurs : un récit complet de 176 pages, et l’un des rares titres de zombies de ces dernières années à trouver une porte que personne n’avait poussée.
Jack met la table depuis des années
Jack Chandler a grandi dans une ferme, quelque part dans un village isolé de la campagne canadienne. Enfance étroite, faite de silences et de choses qu’on ne dit pas, dont il a fini par s’extraire : un mari, Luke, une fille, Daisy, des saisons qui s’enchaînent et du travail par-dessus la tête. Puis le virus. Ce qui ressemblait à une grippe a vidé le village de ses vivants, à une exception près. Seul épargné, Jack a observé quelque chose que personne d’autre n’était là pour voir : les contaminés rejouent en boucle les gestes de leur dernière journée normale, et bien nourris, ils cessent d’être dangereux. Phillips le dit à sa manière — au lieu de vous courir après en horde, ils essaient d’aller chercher à la pharmacie une ordonnance vieille de dix ans. Alors Jack nourrit. Sa famille d’abord, le village ensuite. Il cultive, il répare, il veille sur ses voisins comme un fermier veille sur son troupeau. Puis, un matin, on frappe à la porte.
Un deuil déguisé en histoire de morts-vivants
Chez Brombal, le mort-vivant sert à parler des vivants. La survie passe au second plan, derrière une question autrement gênante : à quel moment décide-t-on qu’un mort est mort ? Jack, lui, n’a jamais tranché. Il a bâti autour de son chagrin une routine assez méticuleuse pour passer inaperçue, et le livre le regarde faire sans le juger ni lui donner raison. Quant aux visiteurs venus « nettoyer » la ville, ils se contentent d’appliquer ce que le lecteur sait depuis la première page. Le récit refuse de désigner un camp : ni Jack ni les nouveaux venus n’ont tort, et c’est précisément ce qui rend l’album inconfortable. Peut-on perdre une famille deux fois ?
Phillips, Martin, et la lumière qui ment
Fils de Sean Phillips, coloriste sur les polars de son père avec Ed Brubaker avant de passer au dessin complet sur That Texas Blood puis Newburn, Jacob Phillips travaille par masses et par lumière plus que par le trait. Détail rare : c’est la première fois qu’il confie ses pages à quelqu’un d’autre pour la couleur, et c’est aussi le premier album de Pip Martin. Le pari est payant. Le passé glisse vers des pastels chauds, ciels dégagés, roses poussiéreux ; le présent s’installe dans quelque chose de plus terne, de plus malade. C’est doux, et c’est exactement pour ça que les ruptures font mal : une case noire, un maxillaire ouvert, du rouge qui déborde du cadre, puis la page suivante retrouve ses teintes comme si de rien n’était. Du déni à la lettre. Reste la manière dont Phillips filme les contaminés, sans grand-guignol : des postures un peu raides, des regards vaguement absents. Des voisins fatigués.
Ce que le genre y gagne
Le projet traînait dans les tiroirs depuis 2020 et avait été refusé par plusieurs éditeurs avant de devenir, chez Image et sous la bannière Tiny Onion — l’atelier de James Tynion IV —, les débuts de Brombal chez l’éditeur. Le premier numéro a été épuisé au niveau des distributeurs et renvoyé en réimpression dans la foulée, et la mini-série s’est retrouvée nommée aux Eisner 2026 dans la catégorie meilleure mini-série, où elle s’est inclinée devant Absolute Martian Manhunter. Le rapprochement avec The Walking Dead que fait l’éditeur est vendeur mais un peu à côté : la parenté se trouve plutôt du côté d’Essex County, dans cette façon de laisser respirer un paysage agricole et d’écouter des gens qui parlent peu.
Il faut prévenir : c’est un livre noir, et plusieurs lecteurs anglophones lui ont reproché de l’être sans répit. La dernière partie, qui bascule vers l’affrontement, est sans doute la moins personnelle — le genre reprend ses droits, avec ce que ça suppose de passages obligés. Ce n’est pas rédhibitoire. Après quinze ans de récits de morts-vivants qui tournaient à vide, en voir un choisir la tendresse plutôt que la survie, et tenir ce pari sur 176 pages, suffit largement à justifier le détour. On referme l’album avec l’envie de rester encore un peu à cette table.
📖 Résumé de l’éditeur
Jack Chandler est le dernier survivant d’une effroyable apocalypse zombie qui a bouleversé le monde. Mais plutôt que d’éliminer les morts-vivants ou de fuir pour sa vie, Jack a choisi de continuer de vivre au sein de sa communauté agricole rurale — en particulier auprès de son mari et sa fille adoptive, eux-mêmes contaminés. Mais lorsque des chasseurs de zombies débarquent en ville avec la ferme intention de la purifier, Jack devient soudainement le seul obstacle entre les membres de sa famille… et ceux qui espèrent les tuer une bonne fois pour toutes.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Tate Brombal |
| Dessin | Jacob Phillips |
| Couleurs | Pip Martin |
| Lettrage VO | Aditya Bidikar |
| Traduction | Maxime Le Dain |
| Éditeur | Urban Comics – collection Grand Format Urban |
| Date de sortie | 28 août 2026 |
| Prix | 21,50 € |
| EAN | 9791026856405 |
| Pagination | 176 pages |
| Contenu VO | Everything Dead & Dying #1-5 (Image Comics / Tiny Onion) |
| Format | Grand format cartonné, couleurs |