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« Tout mon amour » : le huis clos familial et percutant de Laurent Mauvignier

"Tout mon amour" : le huis clos familial et percutant de Laurent Mauvignier
Romain Fauroux (à gauche) et Philippe Torreton (à droite) dans « Tout mon amour », mis en scène par Arnaud Meunier, © Pascale Cholette

« Tout mon amour » : le huis clos familial et percutant de Laurent Mauvignier

Première pièce de Laurent Mauvignier, « Tout mon Amour » est portée par une écriture poignante et brute, dont l’incarnation très présente circule entre des espaces réels et mentaux. L’écrivain dramaturge consacre son œuvre aux sujets les plus intimes tels que le deuil, la famille, la perte et parvient ainsi à creuser une place à l’indicible.

Le découpage de la pièce, dans la mise en scène cinématographique d’Arnaud Meunier, lui confère un rythme et un suspens qui instaurent un climat énigmatique entre l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent, le dedans et le dehors, les vivants et les morts, où se débattent des personnages en quête d’eux même et d’un traumatisme irrésolu. Une réussite.

Entre l’ici et l’ailleurs

A la mort de son père, un homme (Philippe Torreton) revient dans le village où il a passé son enfance. Sa femme (Anne Brochet) l’accompagne. L’enterrement terminé, une jeune fille se présente à eux et prétend être Elisa (Ambre Febvre), leur fille, disparue mystérieusement dix ans plus tôt, à l’âge de six ans. La Mère refuse de la croire. Le Père doute. Leur fils (Romain Fauroux), resté à Paris, les rejoint.

Mais cette fille qui est-elle ? Une imposture ou l’être tant espéré ? Et que dire au fils, l’enfant devenu unique après la disparition de sa sœur.

Avant de répondre à la question de l’identité de la jeune fille, c’est d’abord le rendez vous d’une famille qui doit régler ses comptes, entre les vivants bien sûr, mais aussi avec les disparus, qu’ils soient morts (le grand-père) ou kidnappés (Élisa).

Le manque : une violence sourde 

« Tout mon amour » interroge donc les liens secrets entre un homme et une femme qui ont traversé la perte d’un enfant et sont confrontés au retour possible de celui-ci, mais dans le corps d’une inconnue, d’une autre ? Car si Elisa est vraiment leur enfant ? Quelle place, alors, pour le fils ? Et si l’important était ailleurs, par exemple dans la décision de croire à l’impossible ou de se refuser obstinément à croire au possible ? Jusqu’où est-on prêt à croire par amour ?

Et comment le retour de ce fantôme va-t-il bouleverser l’échiquier familial ? Avec un traitement du silence, des non-dits, et de l’incommunicabilité, qui n’est pas sans rappeler celle de Jean-Luc Lagarce dans « Le Pays lointain », Laurent Mauvignier interrogent les ravages de l’absence et les sentiments les plus inavouables. Et traque – entre mémoire, oubli et déni – l’emprise inconsciente dont les morts hantent les vivants ainsi que la violence sourde née du manque, qui emprisonne les protagonistes dans le silence et l’incompréhension.

Les spectateurs sont les témoins de cette histoire. Une tragédie contemporaine qui se construit autour d’une situation extrême mais dont les ressorts universels parlent à chacun. A l’abri de la langue vive, terrestre, de Mauvignier et d’un décor double aux combinaisons changeantes de Pierre Nouvel, le dramaturge fait naître une fausse unité de temps et d’espace, où souvenirs et évocations viennent brouiller le rapport au présent.

Aux prises avec ce trouble, les corps se frôlent, se cherchent, on marche beaucoup, on se jauge, on tourne les uns autour des autres, on s’esquisse, on s’approche, on s’isole, puis on se perd. La mise en scène, très maîtrisée d’Arnaud Meunier aux accents énigmatiques, accompagne de concert la mise sous haut tension des personnages et le déploiement de la dramaturgie où la parole creuse autant qu’elle ne dissimule.

D’un jeu incarné mais aussi distancié, la direction d’acteurs excelle. Philippe Torreton, d’une justesse remarquable, est ce père offensif puis dépassé par la situation. Face à lui, Anne Brochet, à fleur de peau, se révèle aussi troublante qu’inquiétante. Elle incarne au cordeau cette mère inconsolable, consumée par la douleur et hantée par une mémoire indépassable. Jean-François Lapalus campe un grand père (revenu des morts) teigneux et aigri, plein de ressentiments à l’égard de son fils, tandis que Romain Fauroux et Ambre Febvre sont les enfants sacrifiés sur l’autel d’une douleur insurmontable. Bravo !

Dates : du 17 mai au 5 juin 2022 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris)
Metteur en scène : Arnaud Meunier

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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