Turandot à l’Opéra Bastille : Bob Wilson en majesté (derniers jours)

Turandot à l'Opéra Bastille : Bob Wilson en majesté
© Charles Duprat/Opéra National de Paris

Turandot à l’Opéra Bastille : Bob Wilson en majesté

Après son adaptation du Livre de la Jungle au Théâtre du Châtelet, le metteur en scène Bob Wilson signe une nouvelle production de « Turandot » de Puccini, dirigée par le chef Gustavo Dudamel, d’une beauté sidérante. Un éblouissement.

Écrite à partir de la pièce éponyme du dramaturge italien Carlo Gozzi et créée le 25 avril 1926 à la Scala de Milan sous la direction de Toscanini, « Turandot » est le dernier opéra de Puccini.

Inspiré d’un poème épique persan du XIIe siècle, « Turandot » donna l’occasion au compositeur de s’immerger dans un nouvel univers sonore et dramaturgique. Avec elle, il put ainsi mettre de côté l’hyper-réalisme et l’ancrage contemporain qui avaient marqué ses créations de jeunesse et se laisser séduire au contraire par l’exotisme et l’érotisme, ainsi qu’aux mystères permis par l’éloignement géographique et chronologique, à l’instar de la figure représentée par la princesse chinoise, apparemment incapable d’aimer mais qui finalement sut elle aussi s’abandonner aux promesses délicieuses de son prétendant anonyme.

Dans une Chine millénaire et cruelle vit une belle princesse glaciale qui fait décapiter tout prétendant échouant à résoudre trois difficiles énigmes. Au moment où le prince de Perse va être exécuté, un inconnu paraît et frappe de trois coups le gong qui le déclare candidat…

Transformant en 1920 cette légende ancienne au parfum orientaliste, Puccini invente un opéra poignant entre pouvoir, amour et cruauté.

Et qui mieux que Bob Wilson pour mettre en scène cette œuvre orientaliste où son esthétique minimaliste (abstraction du plateau décomposant des espaces géométriques délimités par une scénographie de lumières, des dégradés ou purs aplats, le tout encadré de panneaux noirs et de droits néons) fait naître un nouveau rapport à la scène, déstructurant le temps et l’espace jusqu’à tendre à l’intemporalité.

Avec « Turandot », la fresque grandiose et légendaire plantée dans une Asie immémoriale qui met en scène une protagoniste controversée, dont les émotions conflictuelles et le comportement extrême bâtissent l’intrigue, et foisonne de mélodies mémorables et inspirées, Bob Wilson y calque sa partition formelle/abstraite (images – lumières – scénographie) et son épure extrême, portant à son paroxysme la dimension allégorique, allusive, dramatique, onirique et mélodique de l’œuvre.

D’une épure virtuose, la mise en scène immaculée d’une perfection inouïe s’empare avec un geste rare de cette odyssée, où les chanteurs/comédiens à la gestuelle inspirée du théâtre nô impriment un jeu millimétré et hiératique. Tandis que des faisceaux de lumière encerclent les visages, esquissent par contraste les silhouettes et morcellent les corps aux prises avec la passion et la tension du drame.

Une scénographie immatérielle

A l’abri en fond de scène d’un à-plat lumineux propre au vocabulaire wilsonien, se projettent successivement différents tons d’abord bleutés puis progressivement métallisés et camaïeux au gré des changements de situation et d’affect des personnages. Le tout dans une chorégraphie scénique aux lignes graphiques qui ouvre ou délimite la perspective et scrute de ces images glacées la dramaturgie.

Image impressionnante que celle de la première apparition de « Turandot » dans une robe rouge à l’éclat fascinant, debout sur une passerelle traversant lentement la scène côté cour à plusieurs mètres de hauteur. De même que ces soldats cuirassés et masqués de noir. Ou encore l’apparition du peuple en toges et robes noires plongé dans l’obscurité tandis que des dignitaires en riches costumes traditionnels sont alignés et offrent sous une lumière blanche, un contraste immatériel.

Il y a aussi les ministres Ping, Pang et Pong, contrepoint burlesque à la tragédie qui viennent perturber la torpeur ambiante en dignes descendants de la commedia dell’arte et dont le jeu emprunte aussi à la gestuelle facétieuse et narrative de Bob Wilson.

Avec ses maquillages crayeux, ses somptueux costumes de Jacques Reynaud, ses scènes de groupe, cette gestuelle ritualisée, cette lumière sculptée et contrastée, son univers minimaliste, Bob Wilson crée une partition, en correspondance parfaite avec l’orientalisme chinois et son empreinte millénaire, qui épouse le traitement thématique des personnages et/ou des situations.

La direction musicale, emmenée d’une main enlevée de Gustavo Dudamel, tour à tour fine, subtile, puissante et toujours fluide, se charge sur la partition luxuriante et foisonnante, des voix irradiantes à la transparence vibrante, sacralisant l’emprise du drame et son dénouement heureux. Un spectacle total. Bravo !

Dates : du 4 au 30 décembre 2021 – Lieu : Opéra Bastille (Paris)
Mise en scène : Bob Wilson

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Plateau vocal
Mise en scène
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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