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À la Comédie-Française, Julie Duclos signe un « Ruy Blas » incisif

À la Comédie-Française, Julie Duclos signe un "Ruy Blas" incisif et envoutant
Photo Christophe Raynaud de Lage/Coll. Comédie-Française

À la Comédie-Française, Julie Duclos signe un « Ruy Blas » incisif

On retrouve avec Victor Hugo cette colère qui ne se résigne jamais. Une manière de regarder les puissants comme on observe une mécanique malade, avec la rage de celui qui sait que le monde pourrait être autrement.

Dans « Ruy Blas », un valet aime une reine, les grands d’Espagne se vautrent dans leurs privilèges et un homme qui n’était rien se révèle soudain plus digne que ceux qui prétendent gouverner.

L’intrigue a les fastes du drame romantique, mais son cœur bat ailleurs. Dans cette blessure ancienne, toujours ouverte, qui sépare les hommes selon leur naissance et condamne les plus lucides à regarder les portes se refermer devant eux.

À la Comédie-Française, Julie Duclos s’empare de ce monument sans révérence excessive ni volonté de dépoussiérage à tout prix. Elle en retrouve le nerf, les contradictions, les emballements. Son « Ruy Blas » n’est pas une pièce d’époque que l’on viendrait admirer sous vitrine.

C’est un monde qui se dérègle sous nos yeux, une société qui court à sa perte en continuant de célébrer ses propres privilèges. Et l’on se surprend à reconnaître, derrière les dentelles de la cour espagnole, quelque chose de notre présent. Le théâtre de Hugo a décidément la mémoire longue.

Dès les premières images, le décor de Matthieu Sampeur impose sa matière brute, minérale, presque hostile. Les murs semblent retenir les secrets, les ambitions et les humiliations.

Rien de décoratif dans cet espace où les corps paraissent assignés à leur place avant même d’avoir parlé. Les costumes de Caroline Tavernier et les lumières de Dominique Bruguière accompagnent cette esthétique de la retenue, qui refuse le pittoresque pour mieux faire surgir la violence des rapports humains.

La mise en scène avance avec une remarquable fluidité, laissant aux alexandrins leur respiration, leur nervosité, leurs brusques échappées lyriques.

Hugo ne se récite pas ici comme une relique littéraire. Sa langue circule, mord, ironise, s’enflamme, passe de la confidence amoureuse à la satire sociale avec une liberté réjouissante.

Julie Duclos retrouve ce qui fait la richesse du dramaturge : son refus des frontières étanches entre le sublime et le grotesque, le rire et les larmes, la poésie et la politique. La représentation ne sacralise pas Hugo. Elle lui rend sa vitalité, sa démesure, son insolence.

Elle laisse le texte accomplir ce travail. Les alexandrins retrouvent leur souplesse, leurs fulgurances, leur insolence.

Le sublime côtoie le grotesque, la déclaration d’amour frôle la satire, le rire se retourne en grimace. C’est là que le spectacle prend toute sa saveur. Dans cette manière de ne jamais réduire le drame romantique à sa seule grandeur, de laisser la farce contaminer la tragédie et la poésie fissurer les certitudes.

Car les ministres de « Ruy Blas » sont de magnifiques spécimens d’une espèce qui traverse les siècles sans jamais se mettre en danger d’extinction.

Ils s’agitent, se disputent, se partagent les richesses du royaume avec l’appétit de propriétaires convaincus que le monde leur est dû. La scène où ils marchandent les territoires avec une désinvolture obscène fait mouche.

Le grotesque devient politique. L’avidité, spectacle. Et le rire, soudain, a quelque chose de mauvais. Il ressemble à celui que l’on étouffe lorsqu’on reconnaît trop bien les travers que l’on croyait réservés aux livres d’histoire.

Stéphane Varupenne, la grandeur fragile d’un homme debout

Au centre de cette mécanique implacable, Stéphane Varupenne compose un « Ruy Blas » d’une humanité bouleversante. Ni héros statufié ni martyr désigné d’avance, son personnage avance avec une ferveur inquiète, une dignité qui n’exclut ni les failles ni les emportements.

Sous les habits empruntés du grand monde, il demeure cet homme qui n’a jamais cessé de mesurer la distance entre ce qu’il est et ce qu’on l’autorise à devenir. Sa passion pour la reine ouvre une brèche dans l’ordre social, mais c’est aussi son sens de la justice qui le distingue de ceux auxquels il est momentanément assimilé.

Varupenne donne à cette ascension une intensité intérieure, faisant sentir à chaque instant la fragilité de l’édifice. On ne se hisse pas impunément au sommet lorsque le monde est construit pour vous maintenir au-dessous.

Face à lui, Thierry Hancisse campe un Don Salluste dont la cruauté n’a rien d’une simple méchanceté de convention. Il y a chez ce grand seigneur humilié une rage froide, une volonté de destruction qui tient autant à l’orgueil blessé qu’à la défense d’un ordre social dont il demeure l’un des bénéficiaires.

Le comédien installe une inquiétante souveraineté du mal, celle d’un homme qui préfère ruiner le royaume plutôt que consentir à perdre sa place. Sa confrontation avec « Ruy Blas » dessine ainsi une lutte de classes à visage humain, où la violence des structures se double de la cruauté des destins individuels.

Morgane Real prête à la reine une sensibilité retenue, une solitude qui fissure progressivement la majesté de façade. Prisonnière de son rang autant que de son mariage, elle découvre en « Ruy Blas » une présence qui échappe aux conventions de la cour.

Leur amour demeure suspendu entre l’impossible et le nécessaire, entre le désir d’abolir les barrières et la conscience tragique de leur solidité. Ce n’est pas seulement une passion interdite que raconte Hugo, mais la rencontre de deux êtres que tout sépare et que leur commune solitude rapproche.

Dans les marges de ce drame, Sébastien Pouderoux apporte à Don César de Bazan une fantaisie libertaire bienvenue. Aristocrate ruiné, réfractaire aux calculs et aux ambitions de ses semblables, il oppose aux stratégies de Don Salluste une insolence qui fait du rire une forme de résistance.

Laurent Stocker, en Don Guritan, déploie quant à lui un sens du comique et du décalage qui rappelle combien Hugo aimait faire trébucher la tragédie sur les extravagances du monde. Ces respirations ne détournent jamais la pièce de son axe. Elles lui rendent au contraire son relief, son imprévisibilité, son formidable appétit de théâtre.

Hugo, le rêve après la colère

Le geste le plus audacieux de Julie Duclos survient lorsque le célèbre réquisitoire de « Ruy Blas » contre les ministres corrompus cède la place à un plaidoyer de Victor Hugo pour une Europe fraternelle, écrit plusieurs décennies après la pièce.

Le déplacement change la perspective. Après la dénonciation, l’horizon. Après le constat de la faillite, la tentative de penser un avenir commun.

Stéphane Varupenne porte cette parole avec une ferveur qui échappe au simple exercice oratoire. Le théâtre devient tribune, mais une tribune traversée par le doute.

Car il ne suffit pas de nommer les coupables pour réparer le monde. Encore faut-il imaginer ce qui pourrait lui succéder. C’est dans cet écart entre la lucidité et l’espérance que Julie Duclos frappe juste et fort.

Hugo n’est pas seulement un contempteur des puissants. Il est aussi un homme qui refuse de considérer l’injustice comme une fatalité. Cette ouverture vers l’utopie donne au spectacle sa véritable profondeur.

Elle empêche la satire de se refermer sur elle-même, le désenchantement de devenir une posture. Mais elle rend aussi plus douloureuse la trajectoire de « Ruy Blas ».

Car le héros peut bien se montrer à la hauteur de sa fonction, aimer avec sincérité, agir avec droiture, il demeure prisonnier d’un monde qui ne lui pardonne pas d’avoir franchi la frontière invisible de sa naissance.

Julie Duclos accompagne cette tragédie sans chercher à en forcer l’émotion. Elle laisse aux mots le temps de se déposer, aux visages celui de se fissurer. Un sobriété qui permet à l’humanité des personnages de surgir au milieu des rouages sociaux qui les broient.

La mort de « Ruy Blas » n’est donc pas seulement celle d’un amoureux malheureux. Elle signe l’échec d’une promesse. Celle d’un homme qui aura cru qu’il était possible de changer les règles sans être détruit par ceux qui les ont écrites.

Il reste de cette chute une émotion sourde, presque une honte. Celle de voir un monde préférer sacrifier un homme juste plutôt que de consentir à sa propre transformation.

Avec ce « Ruy Blas », Julie Duclos fait entendre Hugo sans le momifier, lui rend sa colère sans sacrifier sa tendresse, sa grandeur sans oublier son humour.

La Comédie-Française résonne alors de ce théâtre où les idées ont des corps, où la politique se joue dans les regards et les silences, où les vers les plus célèbres ne sont jamais aussi puissants que lorsqu’ils cessent d’être des monuments pour redevenir des blessures.

Le valet aura traversé les palais sans parvenir à renverser leur ordre. Mais quelque chose demeure, après lui, qui ressemble à une insoumission. La révolte n’a pas toujours besoin de triompher pour laisser une trace.

Il lui suffit parfois de révéler, dans toute sa nudité, l’indécence du monde qu’elle affronte.

Dates : Du 15 octobre 2026 au 27 janvier 2027 et en direct au cinéma Pathé Live le 3 décembre 2026 à 20H10  – Lieu : Comédie-Française (Paris)
 Mise en scène : Julie Duclos

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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