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Aux Molières, des récompenses qui dessinent un théâtre fertile

Aux Molières, des récompenses qui dessinent un théâtre fertile
© Delphine GHOSAROSSIAN – France Télévisions

Aux Molières, des récompenses qui dessinent un théâtre fertile

La scène, ce soir-là, avait des allures de carrefour électrique où le théâtre français, dans ses contradictions les plus fécondes, venait se regarder en face.

La cérémonie des Molières 2026, portée par l’ironie affûtée d’Alex Vizorek, n’a pas tant cherché à célébrer qu’à révéler toute sa diversité.

Sous les ors décomplexés de la tradition, quelque chose vibrait, la nécessité de toujours espérer et un désir renouvelé de brûler les planches autrement.

Vizorek, funambule du verbe, a tendu un fil entre satire et tendresse, moquant les rites tout en les honorant d’un regard presque amoureux.

Il y avait dans son phrasé une façon de dégonfler le prestige sans jamais l’humilier, comme si le théâtre avait accepté de rire de lui-même sans jamais perdre sa noblesse.

Et puis il y eut les sacres, ceux qui disent l’époque plus sûrement que les discours. Les Chiens de Navarre, couronnés pour I will survive, ont donc imposé leur chaos organisé, leur art de la déflagration scénique, de la résistance, comme un antidote nécessaire à la bienséance.

Leur théâtre, qui semble toujours sur le point de dérailler, rappelle que le plateau est d’abord un lieu de risque, un espace où l’on vient perdre pied pour mieux réinventer le réel.

Face à cette énergie brute, Laurent Lafitte, récompensé dans La Cage aux folles, impose son vertige. Son jeu s’autorise tout, les ruptures de ton, les éclats presque outranciers, les moments de pure fragilité aussi, comme si le rire devait toujours tutoyer l’abîme.

Et dans cette prise de risque permanente, il révèle une puissance rare, celle d’un acteur capable de faire du théâtre un espace de liberté totale, où la virtuosité ne sert plus à rassurer mais à déranger, à déplacer, à électriser.

Son art, d’une précision presque chirurgicale, creuse sous les mots pour y faire surgir des failles, des silences, des éclats inattendus. Il confirme ce que l’on pressent depuis longtemps, qu’il est un acteur de tension, un équilibriste entre élégance et folie.

Il faut aussi saluer Josiane Balasko, distinguée pour Ca c’est l’amour, dont la présence seule semble porter plusieurs décennies de théâtre populaire et indocile.

Chez elle, la reconnaissance n’a rien d’un couronnement tardif mais tout d’une évidence persistante. Elle est de ces artistes qui n’ont jamais quitté le présent, même lorsqu’elles semblaient appartenir déjà à une mémoire collective.

Quant à Laurent Stocker, récompensé dans Les Femmes savantes, il impose avec une discrétion souveraine une forme d’exigence presque morale du jeu.

Rien de spectaculaire au premier regard, mais une densité, une rigueur qui finissent par aimanter l’attention. Il est de ces comédiens qui construisent dans la durée une œuvre souterraine, essentielle.

Et dans ce paysage tendu entre fulgurance et héritage, le triomphe de La Cage aux Folles comme meilleur spectacle musical agit comme un éclat de joie presque politique.

Car cette œuvre, ici récompensée dans sa nouvelle production scénique, retrouve une vigueur inattendue. Sur scène, les plumes ne sont pas que décoratives, elles deviennent manifeste. Le rire, loin d’être anecdotique, s’affirme comme une arme douce mais insistante, capable de fissurer les évidences.

En consacrant ce spectacle, les Molières rappellent que le divertissement peut être un geste de résistance, et que le music-hall, dans ses excès mêmes, sait parfois dire l’essentiel avec une insolence lumineuse.

Enfin, la distinction accordée à Joël Pommerat pour Les petites filles modernes, Molière du metteur en scène dans le théâtre public, vient sceller cette édition sous le signe d’une exigence poétique rare.

Pommerat, architecte de la narration, de pénombres et de silences, poursuit son travail d’exploration des zones troubles de l’enfance et du langage. Dans ce spectacle, il ne raconte pas, il ausculte.

Il ne démontre pas, il laisse affleurer. Sa mise en scène, d’une précision presque invisible, agit comme une chambre d’écho où les voix résonnent longtemps après que le noir s’est fait.

Cette récompense consacre moins un spectacle qu’une manière d’habiter le théâtre, à la fois inquiète et profondément humaine.

Cette édition des Molières restera un bon cru. Elle a su donné à voir les lignes de fracture, les contrastes, les dialogues imprévus entre institutions et marges, entre héritage et insurrection.

C’est là que réside son enseignement, dans cette manière d’accepter que le théâtre ne soit jamais un monument figé mais une matière vivante, instable, toujours prêt à se réinventer.

Palmarès complet de la 37ᵉ cérémonie des Molières
Molière du théâtre privé : Le Procès d’une vie, de Barbara Lamballais et Karina Testa, mise en scène Barbara Lamballais, théâtre Le Splendid.
Molière du théâtre public : I Will Survive, de Jean-Christophe Meurisse, Les Chiens de Navarre, mise en scène Jean-Christophe Meurisse, Les Chiens de Navarre.
Molière de la comédie : Fin, Fin et Fin, de Lancelot Cherer, mise en scène Lancelot Cherer, Théâtre Lepic.
Molière de la création visuelle et sonore : La Petite Boutique des horreurs, d’Alan Menken, Howard Ashman, mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, scénographie Audrey Vuong, costumes Vanessa Sannino, lumière Pascal Laajili. Théâtre de la Porte Saint-Martin, Opéra Comique.
Molière du spectacle musical : La Cage aux folles, de Jerry Herman, Harvey Fierstein, d’après Jean Poiret, mise en scène Olivier Py, Théâtre du Châtelet.
Molière de l’humour : Alex Lutz dans Sexe, Grog, et Rocking-Chair, d’Alex Lutz, mise en scène Tom Dingler.
Molière du jeune public : Casse-Noisette ou le Royaume de la nuit, de Johanna Boyé et Elisabeth Ventura, mise en scène Johanna Boyé, Comédie-Française.
Molière du seul/e en scène : Les Frottements du cœur, avec et de Katia Ghanty, mise en scène Eric Bu, Atelier Théâtre actuel.
Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé : Jérôme Kircher dans Amadeus, de Peter Shaffer, mise en scène Olivier Solivérès.
Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre privé : Josiane Balasko dans Ça, c’est l’amour, de Jean Robert-Charrier, mise en scène Julie-Anne Roth.
Molière du comédien dans un spectacle de théâtre public : Laurent Lafitte, dans La Cage aux folles, de Jerry Herman, Harvey Fierstein, mise en scène Olivier Py.
Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre public : Elsa Lepoivre, dans Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, mise en scène Tiago Rodrigues.
Molière du metteur en scène dans un spectacle de théâtre public : Joël Pommerat, pour Les Petites Filles modernes, de Joël Pommerat.
Molière du metteur en scène dans un spectacle de théâtre privé : Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget pour Made in France, de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget.
Molière de la révélation féminine : Marina Pangos dans Le Chant des lions, de Julien Delpech et Alexandre Foulon, mise en scène Charlotte Matzneff.
Molière de la révélation masculine : Lancelot Cherer dans Fin, Fin et Fin, de Lancelot Cherer, mise en scène Lancelot Cherer.
Molière du comédien dans un second rôle : Laurent Stocker dans Les Femmes savantes d’Emma Dante, d’après Molière, mise en scène Emma Dante.
Molière de la comédienne dans un second rôle : Jeanne Arènes dans Le Procès d’une vie, de Barbara Lamballais, Karina Testa, mise en scène Barbara Lamballais.
Molière de l’auteur/trice francophone vivant/e : Barbara Lamballais et Karina Testa pour Le Procès d’une vie.
Molière d’honneur : Muriel Robin.

NOS NOTES ...
Intérêt
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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