[BD] Lune Artificielle, de Coke Navarro (Glénat)
Une rue en canyon, des tours bleues, une silhouette en cape rouge suspendue au-dessus du vide : la couverture de Lune Artificielle est la seule image en couleurs du livre. Tout le reste — cent soixante-huit pages — se joue en noir et blanc. Coke Navarro, dessinateur espagnol né en 1988, passé par l’illustration pour Sony Pictures Animation, Netflix ou The Economist, signe chez Glénat le 26 août 2026 son premier roman graphique publié en France. Le pitch tient en une question de gamin : que devient un ninja dans un monde où la nuit n’existe plus ?
Bucket Boy, Bobby Shinobi et les toits
Ils sont deux, ils s’ennuient, ils ont inventé un jeu. La nuit, Bucket Boy et Bobby Shinobi se lancent des défis au-dessus d’une mégalopole dystopique où les journées durent trop longtemps : parkour sauvage, ninjutsu bricolé dans les manuels, chutes libres entre deux châteaux d’eau. Navarro filme ça au ras des baskets. Une page entière peut n’être qu’une succession de corps en suspension, chaussures de sport en gros plan, mains ouvertes, veste qui claque. Le mouvement est le vrai sujet des cinquante premières pages, et l’amitié se dit uniquement par ce qu’ils font ensemble — jamais par une réplique explicative. Pas de leçon, pas de morale. On saute, on rate, on recommence.

Une start-up annonce qu’elle va éteindre la nuit
La bascule vient d’un communiqué. Une boîte de la tech promet de mettre en orbite une « Lune Artificielle » chargée d’éclairer la Terre en continu, et la ville entière se met à en parler. Rumeurs, théories, écrans. Navarro traite cette hystérie collective avec une drôlerie sèche : sur une planche, l’un des deux gosses, portable à la main, démonte le projet en trois phrases : l’engin sera mis en orbite « au même niveau que la Station spatiale internationale, à 500 km d’altitude », donc bien trop bas pour renvoyer la lumière du soleil toute la nuit. Le raisonnement tient — la Station tourne plutôt autour de quatre cents kilomètres, mais l’ordre de grandeur y est. Personne ne l’écoute. L’idée n’est d’ailleurs pas de la science-fiction pure. En 2018, une entreprise de Chengdu annonçait un satellite-miroir chargé d’éclairer la ville, à cinq cents kilomètres d’altitude — très exactement le chiffre que Navarro met dans la bouche de son personnage. Et les Soviétiques avaient promené le réflecteur Znamya au-dessus de l’Europe dès 1993. Le livre ne cite rien de tout cela. Il n’en a pas besoin.
Là où le récit devient intéressant, c’est quand la Lune sépare les deux amis. Bobby s’enthousiasme pour la prouesse ; Bucket Boy s’accroche à l’ombre, seul endroit où sa discipline a un sens. Grandir ou rester ? Navarro pose la question sans la trancher, et évite ainsi le grand piège du genre — la satire techno qui se croit maligne.
Le noir et blanc comme sport de combat
Graphiquement, c’est là que le livre justifie ses vingt-cinq euros. Navarro travaille par masses : aplats de noir profond, trames mécaniques en points ben-day, hachures rageuses, et de petites étincelles en forme d’étoile qui ponctuent les cases comme dans un shōjo des années 1980. Le découpage a l’énergie du manga. Le trait, la brutalité du comics underground. L’architecture doit beaucoup à Katsuhiro Ōtomo. Rien de tout cela n’explique vraiment l’effet que ça produit. Les visages sont souvent avalés par l’ombre, réduits à un œil et une bouche. Le décor, lui, est d’une précision maniaque : escaliers de secours, cuves rouillées, dalles de béton, câbles. Une ville dessinée par quelqu’un qui a vraiment regardé des toits.

Un objet mal rangé, et c’est tant mieux
Glénat vend l’album comme un OVNI. Argument de service de presse, et description exacte. Lune Artificielle n’appartient à aucun rayon confortable : trop âpre pour la BD jeunesse, trop adolescent pour le rayon roman graphique. Ce flottement fait sa force et, par moments, sa faiblesse — le récit s’égare dans son dernier quart, quelques ellipses laissent le lecteur sur le bord, et l’on ressort en se demandant si tout était nécessaire. Peu importe. Il reste la sensation physique du livre, cette nuit épaisse qu’un satellite promet d’effacer, et deux gamins qui n’ont trouvé que le noir comme terrain de jeu. Pour un premier long récit publié en France, le coup d’entrée est solide. Reste à voir ce que Navarro fera quand il aura autre chose à dessiner que des ombres.
📖 Résumé de l’éditeur

Dans une mégalopole dystopique où les nuits sont trop sombres et les journées trop longues, Bucket Boy et Bobby Shinobi, deux ados, tuent le temps comme ils peuvent. La nuit ils se lancent des défis urbains, entre pratique du ninjutsu et Parkour sauvage au-dessus des toits. Mais quand une start-up de la tech annonce la mise en orbite d’une mystérieuse « Lune Artificielle » destinée à éclairer la Terre en continu, tout bascule. Toutes sortes de rumeurs se mettent à circuler, des théories farfelues se propagent, la désinformation envahit les réseaux et la population reste rivée sur les écrans. Cette Lune pourra-t-elle éclipser le soleil ? Entre satire du techno-monde, poésie urbaine et énergie brute, Lune Artificielle explore la frontière fragile entre le progrès et la dérive, l’amitié et la rupture.
📚 Fiche éditeur
| Scénario et dessin | Coke Navarro |
| Éditeur | Glénat |
| Date de sortie | 26 août 2026 |
| Prix | 25,00 € |
| EAN | 9782344073056 |
| Pagination | 168 pages |
| Format | Roman graphique, 215 × 293 mm, noir et blanc |
