Ivo van Hove dissèque « Hamlet » jusqu’au vertige à l’odéon
Entre Shakespeare, Queen et Bob Dylan, Ivo van Hove compose un « Hamlet » sous tension, où la musique devient langage intérieur et où la tragédie se joue autant dans la tête que sur le plateau.
Ce « Hamlet » d’Ivo van Hove ne cherche pas à raconter une histoire : il s’attache à scruter un esprit mortifère. Et en radiographier les moindres méandres. À l’Odéon, le Danemark n’existe plus vraiment.
Ce qui compte, c’est l’intérieur. L’intérieur d’un homme trop lucide pour survivre tel quel. L’intérieur d’un esprit qui cogne contre ses propres murs.
Dès les premières minutes, le spectacle impose sa loi : nous ne serons pas spectateurs, mais habitants temporaires de la tête d’ « Hamlet ».
Le plateau est nu, presque clinique. Les images vidéo, la lumière tranchante, le son omniprésent ne décorent rien : ils traduisent des états mentaux. Ici, chaque élément scénique semble issu d’une pensée trop violente pour rester silencieuse.
Ivo van Hove resserre Shakespeare autour d’un seul noyau : la conscience. Tout converge vers elle. Le pouvoir, la famille, la trahison, la mort — tout devient matière à dérèglement intérieur. « Hamlet » ne raisonne plus : il déborde. Il pense trop, trop vite, trop fort. Et cette pensée en excès contamine tout le plateau.
Ivo van Hove a choisi de dissoudre la linéarité narrative au profit d’une continuité intérieure. L’enjeu n’est donc plus de suivre les péripéties politiques ou familiales, mais de sentir ce qui se passe à l’intérieur d’un esprit qui vacille entre lucidité et folie.
Anatomie d’un vertige
La scène devient un espace presque organique : les mouvements semblent soumis à une logique plus intérieure qu’extérieure, comme si chaque geste répondait moins à la progression dramatique qu’au souffle ravageur d’ « Hamlet ».
Ce parti pris imprègne la représentation d’une tension constante, presque viscérale. On ne regarde pas « Hamlet » lutter : on en pénètre la psyché et son énergie démoniaque en rupture permanente.
La violence ne surgit pas seulement de la tragédie elle-même, elle irrigue corps et âme le personnage.
L’interprétation centrale est à l’image de cette vision : tendue, électrique, dangereuse, puissante. « Hamlet », vertigineux Christophe Montenez du Français, n’est jamais stable, jamais installé. Son corps est un champ de bataille. Il ne joue pas la folie, il la traverse.
Les autres personnages, tous impeccables de la Comédie-Française, gravitent autour de lui, parfois écrasés, parfois happés, comme aspirés par cette tempête mentale permanente. Ce déséquilibre est assumé. Le spectacle n’est pas choral : il est centrifuge.
La musique joue un rôle clé dans cette plongée. Elle ne souligne pas l’action : elle l’ouvre, la déplace, la percute. Moment hallucinant : Bohemian Rhapsody de Queen surgit lors de la fameuse scène du théâtre dans le théâtre. Choix aussi évident que redoutable — et pourtant parfaitement juste.
La chanson accompagne cette mise en abyme comme une explosion de conscience collective : fragmentation, théâtralité, vertige identitaire. « Is this the real life? Is this just fantasy ? » — tout « Hamlet » est là. Le rock devient langage mental. La scène devient un délire lucide, une révélation chantée, une tragédie qui s’assume comme spectacle tout en dénonçant le spectacle.
Autre passage saisissant avec les funérailles d’Ophélie et de Polonius. Toute la troupe se met alors à chanter et à danser « Death Is Not the End » de Bob Dylan. Scène suspendue, presque irréelle.
La mort n’est plus une catastrophe isolée, mais une expérience collective, partagée, traversée ensemble. Le chant n’apaise pas : il expose. Il dit l’impossibilité du deuil tranquille. Il dit que la mort, ici, ne clôt rien — elle contamine tout.
Ce « Hamlet » ne ménage aucun répit. À force de creuser l’intériorité, Ivo van Hove sacrifie volontairement certaines strates politiques et narratives de la pièce. Ce n’est pas un oubli : c’est un choix.
Le monde extérieur importe moins que le chaos intérieur. Tout est filtré par « Hamlet », déformé par lui, absorbé par sa douleur, sa folie meurtrière.
Quand les lumières se rallument, ce n’est pas la catharsis qui domine, mais une étrange rémanence. Comme si une voix continuait de parler à l’intérieur. Comme si l’écho grondait encore et à jamais.
Dates : du 21 janvier au 14 mars 2026 et au cinéma Pathé Live le 7 juin 2026 à15H – Lieu : Théâtre de l’odéon (Paris)
Mise en scène : Ivo van Hove
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