La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce, une pièce de et mise en scène par Joël Pommerat, à Colombes

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l’Avant Seine / Théâtre de Colombes Parvis des Droits de l’Homme les 5 & 6 décembre 2013, 20h30
88 rue Saint Denis
92700 Colombes

Dans ce spectacle au titre faussement angélique, Joël Pommerat s’inspire d’une série d’entretiens réalisés auprès d’anciens vendeurs à domicile et de voyageurs de commerce par des sociologues. Et nous offre un regard quasi documentaire sur cette réalité sociale à l’ère des sociétés marchandes et de leur système. Ou comment le rapport d’échange par le jeu de dupes qu’il instaure altère profondément la relation humaine et son éthique : un constat sans appel.

La pièce est construite en dytique à travers deux histoires et deux époques.
Une première période nous plonge dans les années 60 avec un jeune homme qui débute dans la vente et rejoint une équipe de 4 vendeurs expérimentés, chargés de le former. Ils se retrouvent chaque soir dans leur chambre d’hôtel pour faire le bilan de leurs ventes quotidiennes et respectives. Où chacun se confronte à ses exploits ou a ses échecs avec l’humiliation et le rappel à l’ordre de la hiérarchie qui s’ensuivent. Le tout révélateur d’une instrumentalisation et d’une confusion des valeurs qui entrainent de facto une perte de repères chez ces vendeurs manipulés-manipulateurs et bourreaux- victimes.

On assiste au développement de leurs stratégies commerciales qui consistent à mettre en œuvre des techniques de manipulation, de persuasion et de mensonge où ils doivent établir un rapport de confiance et d’amitié avec ceux qu’ils doivent duper comme on trompe un ennemi. Tout en s’autoconvaincant de leur propre discours et en se persuadant qu’ils font un métier intéressant, valorisant, et nécessaire.

[quote_center]Un théâtre de réflexion, saisissant d’acuité, où les gagnants et perdants ne font qu’un.[/quote_center]

La seconde partie de la pièce est plus contemporaine et, selon un ordre inversé, ce sont quatre hommes d’âges murs, débutants dans le domaine de la vente, qui reçoivent cette fois-ci conseils et encouragement d’un jeune chef. Si la course au rendement est toujours aussi impérative, les méthodes de management ont changé. Délestées de tout paternalisme et d’entraide, elles témoignent à présent d’une rapport de domination et d’individualisme sans foi ni loi.

Comme toujours avec Joël Pommerat, il n’y a pas de dénonciation, pas de jugement. Ce qu’il nous montre, ce sont des individus prisonniers d’un système et de ses turpitudes sans jamais se départir pour ses personnages d’un humanisme sous-jacent.

Dans la mise en scène, on retrouve les fondus noirs entre chaque séquences et la musique juste parfaite d’Antonin Leymarie qui accompagne implacablement la fuite en avant qui se joue ainsi que le positionnement circulaire des acteurs qui rappelle celui du spectacle Cercles/fictions.

Et si les spectacles Ma chambre froide, Cendrillon, entretenaient avec le réel une relation ambiguë, tirant du côté du fantastique ou du dérèglement imaginaire, voire de la folie, la grande et fabuleuse histoire du commerce s’ancre manifestement dans le réel. Toutefois, elle n’est pas dénuée d’étrangeté et de singularité. Par le fait notamment que le monde extérieur ne soit autrement évoqué qu’à travers le prisme de la télévision et la parole des hommes, confinés dans l’espace restreint de petites chambres d’hôtel, modelées presque à l’identique, cette représentation lui confère une dimension insolite.

Les comédiens excellent dans l’interprétation de ces salariés ordinaires, mandataires d’une société de consommation sans autre morale que la loi du plus fort et du profit.

Un théâtre de réflexion, saisissant d’acuité, où les gagnants et perdants ne font qu’un.

Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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