[BD] Les Hautes Solitudes, T2 – Voyage en pays Golok, de Christian Perrissin & Boro Pavlovic (Glénat)
« Les Golok ne sortent que pour se livrer au pillage et à la dévastation. » La phrase est du père Huc, elle date de 1844, et Glénat la met en exergue de l’album. Elle a suffi pendant un siècle à décourager les voyageurs. Pas François de la Grézère. Deux ans après un premier tome remarqué, Christian Perrissin et Boro Pavlovic referment leur diptyque tibétain le 26 août 2026, en soixante-quatre pages de grand format — c’est la « seconde partie », comme l’indique sobrement la couverture. Les Hautes Solitudes raconte deux frères, une promesse d’enfance et le prix qu’elle finit par coûter.
Deux frères, un col, un guet-apens
Ils s’étaient juré, gamins, d’aller voir ce pays d’aventures coincé entre Chine et Tibet. L’un explorerait, l’autre protégerait — François le rêveur, Gabriel et son fusil. Les années ont fait leur travail : François est devenu géographe ethnologue, Gabriel est sorti de Saint-Cyr avant d’être renvoyé de l’armée. Nous sommes en 1939, aux portes du Tibet interdit, et le rêve d’enfance se heurte à une réalité de convois retardés, de porteurs qui désertent et d’argent qui manque.
Puis vient le col, et l’embuscade. Gabriel couvre la fuite de son frère ; François atteint une lamaserie. Commence alors la partie la plus tendue de l’album : l’attente. Jour après jour, il guette une silhouette qui ne vient pas, au milieu de moines qui ne veulent pas de lui entre leurs murs. Perrissin fait de cette immobilité un moteur. C’est ce qui distingue nettement cette seconde partie de la première, plus itinérante.
Le récit s’appuie sur une bibliothèque : Évariste Huc et son Souvenir d’un voyage dans le Thibet, Jacques Bacot, Louis Liotard et André Guibaut, et Alexandra David-Néel, que Perrissin avait déjà racontée en 2016 avec le même Pavlovic dans Les chemins de Lhassa. Elle apparaît d’ailleurs dans le premier tome, consultée par François avant le départ — et ses mises en garde, il ne les écoute pas.
Le dispositif hérité de la littérature de voyage tient tout le diptyque : on lit les carnets de François, avec ses croquis reproduits tels quels et des ellipses qu’expliquent des passages devenus illisibles. Le procédé n’a rien d’anodin. Il permet à l’album de regarder son explorateur avec lucidité : François n’est pas un héros de l’aventure coloniale, c’est un obstiné qui refuse d’entendre ce qu’on lui dit, et son obstination coûte à d’autres. Glénat convoque Conrad et Kessel dans son argumentaire ; la référence tient moins par le souffle que par cette idée-là.
Pavlovic, le décorateur de théâtre devenu paysagiste
Boro Pavlovic a été décorateur de théâtre en Croatie avant de publier chez les Humanoïdes Associés, et cela s’entend encore dans sa façon de composer une planche : il pense en profondeurs de champ. Les paysages du Tibet oriental lui offrent un terrain rêvé — vallées écrasées, ciels immenses, silhouettes minuscules dans le décor. Les couleurs de Scarlett Smulkowski tirent vers les ocres et les bruns. Sombres, graves, franchement austères : la critique du premier tome y avait vu, à raison, le meilleur de l’album. Ce pays n’a rien d’un dépliant touristique, il use les hommes.
La collaboration Perrissin-Pavlovic dure depuis El Niño, lancé en 2002 chez les Humanoïdes. Quatre tomes des Munroe chez Glénat entre 2010 et 2013, Alexandra David-Néel, les deux volumes de John Tanner en 2019 et 2021. Vingt-quatre ans de compagnonnage : le découpage s’en ressent, très fluide, sans effets d’auteur.
Perrissin, né en Haute-Savoie en 1964, installé dans le Tarn-et-Garonne, s’est fait une spécialité des vies réelles ou vraisemblables tirées vers l’épopée : La Jeunesse de Barbe-Rouge chez Dargaud, Martha Jane Cannary avec Matthieu Blanchin — dont le premier tome figurait parmi les Essentiels d’Angoulême 2009 —, Le Vent des cimes, La Colline aux mille croix, Kongo, Le Voyage du Commodore Anson, un Voyage avec un âne d’après Stevenson en 2024. Le trait commun : des hommes qui partent, et qui reviennent différents quand ils reviennent.
On avait reproché au premier tome sa fin abrupte, ce qui était moins un défaut qu’une frustration de diptyque. Le second n’a pas ce problème ; il en a un autre, plus discret. Le rythme reste trop égal. La longue attente à la lamaserie appelait une rupture de ton, une page de silence, quelque chose qui casse la mécanique — Pavlovic, qui n’use quasiment jamais du dessin pleine page, avait là l’occasion rêvée de s’en servir.
Détail mineur au regard de ce que l’ensemble réussit. Le diptyque se referme sur un affrontement qu’on n’attendait pas là où il arrive, et sur une amertume qui reste en bouche. C’est de l’aventure adulte, patiente, sans musique de film. Il en paraît deux ou trois comme ça par an, et celle-ci mérite mieux que la discrétion dans laquelle le premier tome est passé.
📖 Résumé de l’éditeur
Un récit inspiré des grands voyageurs du Tibet oriental que furent Huc, David-Néel, Bacot ou encore Guibaut & Liotard. Ce pays d’aventures, entre Chine et Tibet, le jeune François de la Grézère se promet de l’explorer un jour, et son frère cadet Gabriel l’accompagnera pour le protéger avec son fusil. Des années plus tard, nous les retrouvons aux portes du Tibet interdit, l’un est devenu géographe ethnologue et l’autre a fait Saint-Cyr avant d’être renvoyé de l’armée. Le rêve d’enfance comme souvent se heurte à la morne réalité : contretemps et mauvaises fortunes s’accumulent. Mais François s’obstine et l’expédition, au passage d’un col, tombe dans un guet-apens. Gabriel et son fusil couvrent sa fuite, et François parvient à rejoindre une lamaserie. Jour après jour, il attend la venue de son frère. Attente d’autant plus angoissante que les moines sont hostiles à sa présence dans leurs murs. C’est là qu’aura lieu l’ultime affrontement.