
Les nominations aux Molières 2026 comme autant de regards sur une scène bien vivante
La cérémonie, annoncée aux Folies Bergère et diffusée sur France 2, le 4 mai à 21h, promet une grand-messe entre divertissement et éclairage sur le théâtre vivant.
Alex Vizorek, de retour en maître de cérémonie, sera l’incarnation de ce fil rouge entre ironie tout aussi maîtrisée que surréaliste.
Pour cette nouvelle édition 2026, ce sont 245 spectacles éligibles et 46 retenus.
Avec Les petites filles modernes de Joël Pommerat, le metteur en scène s’impose en tête des nominations dans le théâtre public, comme une évidence presque institutionnelle.
Son théâtre — précis, sombre, d’une rigueur quasi chirurgicale — s’inscrit parfaitement dans cette catégorie des Molières : un art exigeant, mais lisible ; contemporain, mais structuré. Pommerat ne déborde pas — il creuse.
Face à lui, le théâtre privé avance ses pièces de résistance. Amadeus de Peter Shaffer, déroule sa mécanique biographique avec précision, talonné par Art de Yasmina Reza— toujours aussi redoutable dans son apparente légèreté. Plus loin, d’autres titres composent une constellation familière : récits intimes, adaptations, dramaturgies efficaces.
Et puis, en marge de cette belle ordonnance, des lignes tremblent.
Dans le théâtre public, les interprètes dessinent un paysage toujours plus nerveux : Ludivine Sagnier chez Christophe Honoré, Elsa Lepoivre chez Tiago Rodrigues, Marina Hands dans une mouette ou encore Romane Bohringer dans Scènes de la vie conjugale — autant de présences qui déplacent légèrement les lignes, injectent du trouble dans des formes parfois très tenues.
Dans un autre registre, le théâtre musical, par exemple, accueille La Cage aux folles mise en scène par Olivier Py — spectacle flamboyant, excessif, où le travestissement devient une politique du corps, une manière d’exister en débordant les normes.
L’humour trouve en Valérie Lemercier une figure singulière. Nomination presque à part, tant son art échappe aux catégories : chez elle, le rire est toujours un masque instable, une manière de fissurer le réel plutôt que de le commenter.
A nouveau dans le théâtre public, la mise en scène laisse affleurer des gestes toujours plus audacieux. Macbeth — variation décalée autour de Shakespeare — s’impose comme une proposition autant que de jeu, portée par Louis Arène et Lionel Lingelser.
Ici, le classique est moins revisité que déplacé, comme si l’héritage devait être confronté pour continuer à respirer.
Le seul en scène, avec la nomination du spectacle On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie de Eric Feldman introduit une autre tonalité : plus intime, plus fragile, mais aussi plus directement politique. Une parole nue, sans décor pour amortir le choc — ou presque.
Et puis il y a les acteurs. Toujours eux, au cœur du dispositif, là où tout se joue vraiment. Christophe Montenez, Louis Arène, Eric Elmosnino, et Laurent Lafitte se disputent le Molière du meilleur comédien dans le Théâtre public — quatre manières d’habiter la scène, quatre rapports au texte, trois intensités. Le théâtre, ici, cesse d’être une idée : il redevient un corps.
Il faut citer aussi dans le théâtre privé Josiane Balasko. Nomination presque évidente et pourtant jamais anodine.
Dans « Ça, c’est l’amour », elle ne joue pas — elle installe. Une présence, d’abord : dense, familière, immédiatement lisible.
Mais sous cette évidence affleure autre chose, une manière de déplacer imperceptiblement le centre de gravité.
Balasko travaille à bas bruit, sans effets, avec cette intelligence du rythme qui appartient aux grandes comédiennes populaires : savoir quand retenir, quand lâcher, quand laisser le silence faire son œuvre.
Face à elle, le théâtre privé trouve peut-être sa forme la plus juste — ni démonstrative, ni relâchée, mais tenue par une humanité rugueuse, sans vernis.
Chez Balasko, l’émotion ne se fabrique pas : elle s’infiltre. Et c’est précisément ce qui la rend, encore une fois, incontournable.
Pour le Molière de la Comédie sont nommés notamment deux éclats singuliers, entre la frénésie burlesque de Cochons d’Inde et la tension ciselée de La Jalousie.
Dans le premier, Sébastien Thiéry orchestre une mécanique de rire impitoyable, où Arnaud Ducret, Maxime d’Aboville et Emmanuelle Bougerol jaillissent comme des étincelles sur scène, transformant le chaos familial en comédie d’une précision chirurgicale.
À l’opposé, « La Jalousie » mise en scène par Michel Fau, plus introspective, explore les silences, les non-dits et les blessures de l’âme avec un art du timing qui fait vaciller le spectateur entre malaise et fascination. Deux mondes, deux rythmes, mais un même souffle : celui d’une comédie française qui sait encore surprendre et émouvoir.
Mais c’est ailleurs que la véritable fracture apparaît. Dans un geste presque contradictoire, la sélection accueille aussi une forme de théâtre qui ne cherche plus à se tenir. I will survive, création des « Les Chiens de Navarre » menée par Jean-Christophe Meurisse, s’invite dans la liste du théâtre public comme une bonne nouvelle.
Ici, plus de ton feutrée. Le plateau devient un champ de bataille moral, un espace où le réel n’est pas organisé mais exposé à vif. Deux procès s’y entremêlent, mais très vite, ce n’est plus la justice qui est en jeu — c’est notre besoin même de juger, de simplifier, de réduire.
Le rire surgit, brutal, puis se retourne. Le théâtre ne représente plus : il déborde.
Et c’est là que cette édition 2026 se révèle la plus passionnante. Car entre Pommerat et Meurisse, entre la précision et la déflagration, entre l’architecture et la chute, les Molières dessinent moins un palmarès qu’un champ de visions et ses singulières expressions.
Le reste de la sélection oscille entre ces deux pôles. Elle dit une époque qui veut encore croire à la solidité des formes, tout en pressentant leur fragilité. Une époque qui parle du monde — violences, mémoire, identités — mais souvent à distance, comme si le plateau devait encore protéger de la brûlure.
Alors oui, « le spectacle vivant est plus vivant que jamais », comme on le proclame. Mais vivant selon toutes les visions, toutes les expressions et toutes les formes. Et dans tous ces regards se joue encore et toujours, l’essentiel.