[MANGA] Alice au-delà des étoiles, T2, de Kiko Urino (Glénat)
Il y a un mot, dans Alice au-delà des étoiles, qui fait tout le travail : « semi-lingue ». Trimballée d’un pays à l’autre par des parents aujourd’hui disparus, rentrée au Japon chez sa grand-mère, Alice Asahida ne possède complètement ni le japonais ni l’anglais. Elle a plusieurs langues et aucune. Kiko Urino a bâti sur cette faille une série qui a raflé le Manga Taishô 2025 au Japon, et dont Glénat publie le deuxième volume le 26 août 2026, trois mois après le premier. Rythme soutenu, et tant mieux : le tome 1 laissait son héroïne sur le seuil d’un concours qu’elle n’avait aucune raison de réussir.
Un concours d’astronautes pour collégiens
Le dispositif du tome 2 est simple : un examen de sélection d’astronautes, décliné en atelier pour élèves de collège. Alice y entre terrorisée, entourée de candidats qui alignent les résultats et les mots justes. Elle est belle, populaire, et considérée comme décorative — la combinaison la plus humiliante qui soit à cet âge. Elle peine à suivre les cours, et chacune de ses hésitations est lue comme une preuve.
Urino filme le concours comme un tournoi, avec ce qu’il faut de tension, sans jamais faire du barème le sujet. Ce qui l’intéresse, ce sont les micro-décisions : le moment où Alice renonce à ouvrir la bouche, celui où elle la rouvre quand même. Rui Inuboshi, le petit génie solitaire qui l’a repérée le premier, lui a préparé un projet dont on ne dira rien ici, sinon qu’il ne fonctionne pas comme un tour de magie. Il ne compense pas son handicap linguistique : il déplace le terrain sur lequel elle est évaluée.

Ce que ça coûte de ne pas trouver ses mots
C’est là que la série cogne. Le semilinguisme est un sujet documenté, rarement raconté de l’intérieur, et jamais avec cette patience-là. Urino le traite au ras du quotidien : une consigne mal comprise, une blague qu’on saisit deux secondes trop tard, un professeur qui répète plus fort au lieu de reformuler. Aucun pathos. Juste l’accumulation, et la fatigue que ça produit.
Le tome 2 ajoute une nuance à laquelle le premier n’était pas encore arrivé : Alice n’est pas muette, elle est mal traduite. Elle pense parfaitement, et perd tout à la sortie. Le récit fait de la maîtrise du langage un enjeu de pouvoir sans jamais théoriser — on est dans un manga d’adolescence, pas dans un essai. La mécanique reste limpide : qui parle bien décide, et qui décide raconte l’histoire.
Le dessin d’Urino, ou l’art du visage qui hésite
On avait découvert Kiko Urino avec Internet Love puis De neiges et de flammes, deux titres passés à peu près inaperçus en France et que la critique n’avait pas ménagés — on reprochait notamment à la fantasy un rythme mal réglé et des scènes d’action confuses. Le classement en collection Seinen surprendra ceux qui ouvriront l’album au hasard : le dessin est doux, clair, presque désarmant de simplicité apparente. Le registre lui va infiniment mieux.
Sa force est dans les visages, et plus précisément dans le temps qu’elle leur accorde. Une case où Alice cherche un mot peut occuper un tiers de page ; la suivante montre le même visage une seconde plus tard, à peine différent, et c’est cette différence qui raconte tout. Les séquences spatiales changent de régime : hachures fines, noirs saturés, silences. Le contraste entre la salle de classe et l’immensité fonctionne d’autant mieux qu’Urino n’en abuse pas.

Un prix mérité, une série à surveiller
Une précision s’impose, parce que la promotion entretient un flou : le Japon a envoyé une femme dans l’espace il y a plus de trente ans, Chiaki Mukai, en 1994. Ce que vise Alice est autre chose — devenir la première femme à commander une station spatiale. Autrement dit : celle qui donne les ordres, donc celle qui parle. Le rêve spatial et le combat linguistique ne sont pas deux histoires empilées, c’est la même. Ajoutons que ce rêve est né d’un chagrin : petite, Alice voulait monter là-haut pour retrouver ses parents parmi les étoiles.
Le Manga Taishô, décerné par des libraires, récompense en général des titres qui ne ressemblent à rien d’autre ; celui-ci mérite sa place. La série n’est d’ailleurs pas près de s’arrêter : sept volumes au Japon, un troisième tome français annoncé pour le 18 novembre. Deux réserves, tout de même. La formule du concours s’usera si elle se répète, et la candeur qui fait le charme du titre frôle par moments l’ingénuité — sur ce point, les chroniqueurs ont à peu près tous tiqué. Ce tome 2 donne malgré tout envie de savoir jusqu’où Alice ira. Et dans quelle langue elle le dira.
📖 Résumé de l’éditeur

Alice Asahida est une jeune collégienne très élégante et populaire, mais qui manie mal le japonais et peine à suivre les cours. Suite à sa rencontre avec le jeune génie solitaire Inuboshi, elle participe à un examen de sélection des astronautes sous forme d’atelier pour collégiens. Mais, si Alice est quelque peu terrorisée à l’idée d’affronter des candidats tous très brillants, elle prend peu à peu confiance en elle et laisse son talent s’exprimer grâce au projet secret concocté par Inuboshi… Réussira-t-elle à franchir la première étape de la sélection pour poursuivre en phase finale ?!
📚 Fiche éditeur
| Scénario et dessin | Kiko Urino |
| Traduction | Djamel Rabahi |
| Éditeur | Glénat Manga — collection Seinen |
| Date de sortie | 26 août 2026 |
| Prix | 7,90 € |
| EAN | 9782344075715 |
| Pagination | 160 pages |
| Format | Souple, 133 × 180 mm, noir et blanc — série en cours (7 tomes au Japon) |

