[BD] Dans l’Open Space tout le monde vous entendra crier, de James (Delcourt)
Le titre fait le travail à lui tout seul. Ridley Scott promettait qu’on ne vous entendrait pas crier dans l’espace ; James réplique que dans l’open space, on vous entendra très bien, et que c’est pire. Voilà le nouveau recueil du dessinateur, publié le 3 septembre 2026 chez Delcourt dans la collection Pataquès — celle qu’il dirige depuis sa création, en 2018. Cent quarante-quatre pages de gags cartonnées à 13,95 €, dans le prolongement direct de Dans mon Open Space, lancé chez Dargaud en mai 2008 avec Business Circus : quatre tomes, un recueil d’inédits, un volume consacré au télétravail, et une demi-page hebdomadaire dans Challenges. Dix-huit ans de moquette grise.
Le monde entre par la fenêtre du bureau
Ce qui change ici, c’est le cadre. Les premiers Open Space se contentaient de l’écosystème interne : le chef qui ne décide rien, le collègue qui réchauffe du poisson au micro-ondes, le stagiaire qu’on oublie de payer. Cette fois, James ouvre la fenêtre. Trumpisation, pénuries, guerres, inflation, désordre politique, intelligence artificielle : la blague naît désormais du frottement entre le bureau et le fracas du dehors.
Le pari est risqué. Le gag d’actualité vieillit vite, c’est même sa fonction. James s’en tire par un déplacement simple : plutôt que de commenter l’événement, il regarde ce que l’événement fait aux gens qui doivent quand même remplir un tableau Excel avant dix-huit heures. Le patron subit lui aussi, et ne comprend pas davantage. C’est peut-être la nouveauté du recueil : la hiérarchie y devient une chaîne de gens dépassés.
Le scaphandre et le tableur
Une image annonce l’album, et elle vaut manifeste. Un employé en scaphandre spatial complet, casque vissé, assis devant son écran. Autour de lui, l’air est saturé de « blabla blabla » en petites lettres bleues qui flottent comme de la poussière. Dans sa bulle : « Ah… enfin le calme… » La combinaison ne le protège pas du vide sidéral. Elle le protège de la réunion d’à côté.
Le dessin reste ce qu’il a toujours été : une ligne rapide, un peu sale, posée sur des aplats bleus et blancs qui font tout le décor. Deux traits pour un écran, trois pour une cloison. Le lettrage manuscrit garde son côté carnet griffonné pendant un point d’équipe — hypothèse que l’on n’écarte pas. Économie de moyens plutôt que paresse : dans le gag en une page, chaque élément superflu est un temps mort, et James a eu dix-huit ans pour apprendre à couper.
Un auteur qui vient du bureau
James — Laurent Percelay à l’état civil, né en 1968 — est arrivé tard à la bande dessinée, après une dizaine d’années passées en agence de communication. Cela s’entend. Il connaît le vocabulaire, les rituels, la manière dont un open space produit du bruit sans produire de décision. Depuis, il a rattrapé le temps perdu chez Fluide Glacial, et pris chez Pataquès une casquette d’éditeur qui l’a conduit à publier d’autres auteurs plutôt qu’à occuper tout l’espace.
Le lecteur d’ici sait à quoi s’attendre : on est chez les héritiers de Dilbert et du Binet des Bidochon au travail, avec une nervosité plus française et beaucoup moins de méchanceté. James n’accable jamais ses personnages. Il les regarde s’adapter, ricaner, tenir. L’ironie comme dernier équipement de protection individuelle.
Un recueil, avec ce que cela suppose
Reste une réserve, et elle accompagne la série depuis ses débuts. Les avis de lecteurs sur Dans mon Open Space tournent autour de trois sur cinq, avec toujours le même reproche : on sourit beaucoup, on rit peu. La chronique que du9 consacrait au premier tome en 2008 était autrement plus sévère, et pas entièrement injuste. Ce recueil ne renverse pas le verdict. Il le déplace : le sujet a grossi, la satire a gagné en portée, la mécanique comique reste sage.
S’y ajoute la limite du format. Cent quarante-quatre pages de gags autonomes se lisent mal d’une traite. Les meilleures pages — celles où l’absurde bascule d’un coup, sans prévenir — voisinent avec d’autres, plus attendues, qui fonctionnaient sans doute mieux isolées dans les pages d’un hebdomadaire économique diffusé à cent soixante-dix mille exemplaires que compilées sur papier cartonné. Le recueil se picore. Trois pages le soir, sur la table basse.
Ceux qui suivent la série depuis Dargaud n’apprendront rien de renversant, mais retrouveront un James en forme, plus politique qu’avant et curieusement plus tendre. Les autres découvriront un observateur redoutable d’un monde qu’ils connaissent par cœur et qu’ils n’avaient jamais vu aussi bien découpé. Il y a des jours où l’on préfère rire de sa journée que la raconter. C’est à ces jours-là que ce livre est destiné.
📖 Résumé de l’éditeur
Que l’on soit en pause-café ou à boucler un dossier dans l’urgence, on n’échappe rarement à l’influence des événements extérieurs. Ni à son patron, qui subit aussi cette influence. Trumpisation, pénuries, guerres, inflation, désordre politique, I.A… la faune de l’open space tente de s’adapter au jour le jour dans un monde en perpétuel mouvement et trouve son salut dans l’ironie pour le supporter.