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« Marie Stuart » de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel

"Marie Stuart" de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel
Photo Marie Liebig

« Marie Stuart » de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel

En s’attaquant à « Marie Stuart » de Schiller, Chloé Dabert livre une lecture radicalement contemporaine de la tragédie politique.

Dépouillée de tout romantisme, sa mise en scène observe avec une précision chirurgicale la manière dont le pouvoir moderne neutralise ses figures gênantes : non par la brutalité, mais par la procédure, le report et l’effacement de la responsabilité.

Une relecture glaçante, qui fait de la décapitation moins un acte qu’un protocole.

Il est des mises en scène qui racontent une époque tout en nous projetant dans une autre. Le « Marie Stuart » de Chloé Dabert appartient à cette catégorie rare : sous couvert de Schiller, il expose avec une netteté presque clinique les mécanismes contemporains du pouvoir, là où la violence ne s’exerce plus frontalement mais par glissements successifs, délais organisés et responsabilités diluées.

Le geste de Dabert est clair : désacraliser la tragédie. Exit la reine martyre, la passion spectaculaire, la jalousie romanesque. Le plateau, dépouillé et froid, s’apparente davantage à un espace de décision et de pouvoir qu’à un lieu de vie.

Gouverner, c’est différer 

Tout y est fonctionnel, surveillé, calibré. Le drame ne surgit pas : il s’installe. Il ne frappe pas : il administre. La mort de « Marie Stuart » n’est jamais un choc, mais l’aboutissement logique d’un processus déjà enclenché.

Dans ce dispositif, « Marie Stuart » n’est pas tant condamnée qu’inadaptée. Elle parle encore le langage de la vérité, de la frontalité, de la parole comme acte politique.

Face à elle, Élisabeth 1ère incarne un pouvoir déjà modernisé, fondé sur la maîtrise, la temporisation et l’évitement stratégique. Gouverner, ici, consiste moins à décider qu’à différer, moins à trancher qu’à laisser les choses advenir sous couvert de nécessité. La violence n’est plus personnelle : elle est organisée et structurelle.

Cette logique traverse aussi le jeu des acteurs, entièrement accordé à l’esthétique de la retenue imposée par la mise en scène. Les corps sont tenus, contrôlés, comme soumis à une discipline invisible.

Marie Stuart (Bénédicte Cerutti) conserve une intensité fragile, presque archaïque, nourrie par une foi persistante dans la parole et le face-à-face. Cette tension intérieure, jamais relâchée, rend son personnage profondément vulnérable — et radicalement incompatible avec le système qui l’entoure.

Élisabeth 1ère (Océane Mozas), au contraire, se construit dans l’économie et la distance. Le jeu privilégie la précision du geste, la gestion des silences, la neutralisation progressive de l’affect.

Rien ne semble impulsif : chaque mouvement est filtré par la fonction, absorbé par la rationalité du pouvoir. Autour d’elles, les personnages secondaires apparaissent moins comme des individus que comme des relais, des rouages humains d’une machine politique parfaitement huilée. Peu à peu, l’identité s’efface au profit du rôle.

La scène de la rencontre entre les deux reines — fiction historique devenue passage obligé du mythe théâtral — est volontairement désamorcée.

Dabert en refuse la dimension cathartique pour en faire un moment de disjonction : deux régimes de pensée, deux rapports irréconciliables au pouvoir et à la parole. Il n’y a ni victoire ni révélation, seulement la confirmation que le sort de Marie Stuart est déjà scellé par les règles mêmes du jeu politique.

Ce que montre ce « Marie Stuart », c’est moins une tragédie individuelle qu’un système. Un système où l’on tue sans affect, où l’on élimine sans se salir les mains, où la décapitation devient une formalité administrative.

Le sang a disparu du plateau, absorbé par la procédure. En refusant toute consolation émotionnelle, Chloé Dabert signe un spectacle exigeant, brillant, et d’une cohérence implacable.

La tragédie n’est plus un choc : elle est une méthode. Et c’est précisément ce constat, plus encore que la chute de la reine, qui glace le sang durablement.

 Dates : du 14 au 29 janvier 2026 – Lieu : Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis
Mise en scène : Chloé Dabert

NOS NOTES ...
Originalité
Scnéographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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