Nicolas Barry : une déclaration, sa déclaration
On pourrait croire que tout a déjà été dit sur l’amour — et puis on rencontre une pièce comme « La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui » et l’on comprend que ce n’est pas l’amour qui manque de mots, mais peut-être notre capacité à entendre leurs fractures.
Sur le plateau du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, dans l’intimité presque confessionnelle de la salle Christian-Bérard, Nicolas Barry installe une scène d’un dépouillement radical qui, paradoxalement, en dit plus que mille décors.
Louis Hee n’entre pas en scène comme un héros tragique. Il n’est pas non plus ce conquérant lyrique qui dompterait le langage pour mieux le livrer au public. Au contraire, il porte ce que l’on pourrait appeler une langue brisée — un langage qui vacille, qui respire à peine, qui se débat entre ce qu’il veut dire et ce qu’il ose prononcer.
C’est là, dans ces battements irréguliers, que le travail de Barry trouve sa force : non pas dans la maîtrise, mais dans l’exposition de cette impossibilité à formuler un sentiment aussi immense que l’amour.
Le plateau est presque vide : quelques objets — un bidon qui semble absorber les larmes, des bouteilles d’eau comme autant de respirations retenues —, et cette présence fragile qui se tient là, debout, entre l’aube et le crépuscule.
Dès les premiers pas, l’hésitation du personnage n’est pas une faiblesse : elle est la matière même de l’œuvre. L’hésitation est musique, cadence, rythme — elle est ce par quoi l’amour commence, avant même qu’il ne se donne un nom.
Quand la langue fléchit, l’amour se tend
Ce qui touche, ce n’est pas seulement la déclaration en elle-même, mais la façon dont elle nous est offerte. L’écriture vocale et corporelle de Louis Hee résonne davantage comme une quête que comme une proclamation.
Loin des grandes tirades classiques, ici l’amour ne s’érige pas en monument, il vacille, reprend souffle, vacille encore. Il y a dans ces mots un mélange de pudeur et d’urgence, comme si chaque phrase était un pont jeté au-dessus d’un gouffre intime.
Et pourtant, malgré cette langue qui se casse et se répare au fil du texte, une évidence s’impose : ce désarroi est plus vertueux que n’importe quelle assurance théâtrale. Barry ne veut pas nous raconter une histoire tragique d’amour perdu, ni même célébrer un avoir-aimé mythique.
Il campe un corps vivant, vibrant, qui nous parle d’un amour qui ne se réduit pas à sa réciprocité, mais qui se mesure à son intensité propre — à cette urgence de nommer l’autre, même quand le langage hésite
Ce qui s’écrit ici est lyrique sans être lisse, poétique sans être policé, et profondément humain sans jamais glisser dans le cliché. La performance défie les codes romantiques pour mieux y injecter une vérité contemporaine : aimer, c’est se confronter à l’impossibilité de dire juste, puis continuer malgré tout.
Et c’est dans cette inachèvement voulu que réside la puissance du spectacle. Une puissance douce et insistante, comme une onde qui ne cesse de revenir, encore et encore.
En sortant, on ne porte pas seulement le souvenir d’une déclaration — on porte celui d’une langue vivante, tremblante, qui nous a rappelé que l’amour véritable n’est pas une formule, mais une persistance dans ses remous intérieurs.
Et c’est là, dans cette incertitude, que La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui laisse sa trace la plus durable.
Dates : du 17 au 24 janvier 2026 – Lieu : Athénée Théâtre Louis-Jouvet (Paris)
Texte et interprétation : Nicolas Barry
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