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« Un Bal masqué » à Bastille et Anna Netrebko pour traverser la nuit

"Un Bal masqué" à Bastille et Anna Netrebko pour traverser la nuit
© Emilie Brouchon OnP

« Un Bal masqué » à Bastille et Anna Netrebko pour traverser la nuit

À l’Opéra Bastille, « Un Bal masqué » s’impose comme une lecture volontairement épurée du drame verdien, où la mise en scène de Gilbert Deflo laisse la primauté à la musique et aux voix.

Portée par une direction attentive aux équilibres et une distribution dominée par l’Amelia d’Anna Netrebko, la production explore les tensions entre pouvoir, désir et fatalité sans surcharge illustrative, faisant du chant le véritable moteur dramaturgique de la soirée.

Quand le rideau se lève à l’Opéra Bastille, « Un Bal masqué » ne se contente pas de poser une scène : il jette une ombre, un trouble.

La production signée Gilbert Deflo donne à ce drame verdien une silhouette élégante et austère, où les formes semblent surgir d’un rêve américain transposé dans une époque où l’ombre du pouvoir et la lumière de la passion se croisent comme deux flux contraires.

Ici le bal n’est pas seulement un festival de masques : il est la métaphore éclatante d’un monde où les identités se dissimulent pour mieux révéler l’âme.

Sous les masques, la brûlure des voix

Dans cet espace volontairement épuré, la voix devient le véritable décor. Et au centre de ce paysage sonore se tient Anna Netrebko, Amelia ardente et fragile, figure de chair et de vertige.

Sa voix n’est pas seulement somptueuse — elle est habitée. Elle possède ce grain sombre, presque terrestre, qui semble naître du silence avant de s’élever avec une intensité troublante

Chaque phrase est sculptée avec un sens du mot verdien qui donne l’impression qu’Amelia pense en musique.

Dans ses grands élans comme dans ses murmures, Netrebko ne cherche jamais l’effet : elle creuse, elle explore, elle expose la faille. Son chant devient un aveu prolongé, une confession que l’on écoute presque avec pudeur.

Face à elle, Riccardo trouve en Matthew Polenzani un interprète d’une noblesse lumineuse. Sa ligne vocale, claire et souple, dessine un personnage partagé entre l’insouciance du pouvoir et la gravité de l’amour interdit.

Il y a chez lui une élégance naturelle, une façon de laisser respirer la phrase, qui rend son Riccardo profondément humain.

Dans les duos avec Amelia, les voix se frôlent, se mêlent sans jamais se confondre, comme deux destins qui savent déjà qu’ils ne pourront se rejoindre.

Le drame s’assombrit avec Renato, incarné par Étienne Dupuis, dont la voix ample et tendue donne au personnage une densité presque minérale.

Son chant semble chargé de colère contenue, de loyauté blessée, et lorsqu’il bascule dans la tragédie, ce n’est pas dans l’excès mais dans une douleur droite, implacable.

Sa grande scène est un moment de théâtre pur, où la musique devient le lieu même de la trahison et de l’effondrement.

Autour de ce trio central, les rôles secondaires ne sont jamais relégués à l’arrière-plan. Ulrica (Elizabeth DeShong), profonde et mystérieuse, fait planer sur l’ensemble de l’œuvre une ombre prophétique, tandis qu’Oscar (Sara Blanch), tout en vivacité et en éclat, apporte une lumière presque insolente, rappelant que Verdi aime confronter l’innocence apparente à la fatalité la plus sombre.

Chaque voix trouve sa place dans cet équilibre fragile, comme les couleurs d’un tableau dont aucune ne domine totalement les autres.

La direction musicale de Speranza Scappucci accompagne cette respiration collective avec une attention presque tactile. L’orchestre ne couvre jamais les chanteurs  : il les porte, les enlace, parfois les provoque.

Les silences ont autant de poids que les élans, et l’on sent que chaque transition a été pensée comme un passage d’âme plutôt que comme un simple enchaînement musical.

« Un Bal masqué » est ainsi une œuvre de contradictions : l’éclat d’un bal et l’ombre d’un meurtre, l’extase d’un amour interdit et la chute inexorable d’un héros.

La production parisienne, tout en retenue et en éclat contrôlé, fait de cette partition un miroir où se réfléchissent les passions humaines dans toute leur ambivalence.

Grâce à des voix profondément investies — et à une Anna Netrebko au sommet de son art introspectif — la tragédie verdienne devient ici une méditation sur le désir, la loyauté et l’inévitable perte.

À Bastille, le bal s’achève, les masques tombent, mais l’émotion, elle, demeure longtemps après le drame.

Dates : du 27 janvier au 26 février 2026 et en direct le 8 février 2026 à 14h30 au cinéma Pathé Live – Lieu : Opéra Bastille (Paris)
Mise en scène : Gilbert Deflo

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Plateau vocal
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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