Après le déluge, l’appel de la danse
Il y a chez (LA)HORDE une exploration pour les mondes qui s’écroulent.
Après avoir transformé la rave en geste de résistance dans « Room with a View » puis scruté nos existences contaminées par les écrans dans Age of content le collectif formé par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel pousse cette fois le curseur jusqu’à l’apocalypse.
Avec ce nouvel opus, le déluge, troisième création pour le Ballet national de Marseille, le plateau devient le théâtre d’une catastrophe qui n’en finit plus de commencer
Tout commence dans une inquiétante immobilité. Les corps semblent avoir perdu leurs repères, comme si quelque chose venait déjà de se fissurer sous leurs pieds. Puis le sol se soulève, se dérobe, se creuse.
Une pulsation pour faire corps
Le plancher devient gouffre, la scène se transforme en organisme malade. Chez (LA)HORDE, le décor n’est jamais un simple décor : il attaque, menace, avale.
La scénographie de Julien Peissel, conçue avec le collectif, déploie une impressionnante mécanique de l’effondrement. Et soudain, le théâtre devient cinéma catastrophe
Fumées, matières liquides, visions de fin du monde, créatures étranges, corps mutants : tout semble convoqué pour représenter ce moment où l’humanité regarde son propre désastre avec la sidération de celui qui comprend trop tard.
Le regard extérieur d’Alain Damasio, dont l’univers de science-fiction irrigue le projet, ajoute à cette plongée dans un monde devenu étranger à lui-même. Mais c’est précisément là que le spectacle provoque un étrange paradoxe.
Plus le décor s’emballe, plus les danseurs paraissent parfois relégués au second plan. Pourtant, les treize interprètes du Ballet national de Marseille sont loin de manquer d’énergie.
Ils courent, chutent, se regroupent, se désarticulent, avancent comme une tribu prise dans une transe primitive.
Leur danse est viscérale, abrasive, traversée de mouvements répétitifs qui finissent par produire une sorte d’hypnose collective. Le corps devient le dernier refuge d’une humanité qui ne sait plus très bien où elle va.
Et c’est ici que « Après moi, le déluge » touche juste : lorsque tout s’effondre, reste le groupe. Reste la pulsation. Reste la possibilité de bouger ensemble.
La musique pulsative de Pierre Aviat accompagne cette déflagration avec une partition ample et tendue, à laquelle s’ajoute une adaptation de Chop Suey! de System of a Down.
Une musique qui propulse les corps autant qu’elle les enferme dans une forme de rituel post-apocalyptique. On retrouve donc la signature de (LA)HORDE : une jeunesse en colère, des corps en résistance, une esthétique spectaculaire qui ne cherche jamais à faire joli.
Mais cette fois, le collectif semble parfois victime de son propre goût pour la démesure. À force de vouloir tout faire exploser, le geste chorégraphique perd par instants de sa puissance.
Certaines séquences frappent fort, d’autres donnent le sentiment d’un repli sous les effets visuels.
Pourtant le déluge est là. Grandiose, bruyant, plastiquement impressionnant. Mais la danse, elle, doit parfois lutter pour ne pas être noyée. Et pourtant, quelque chose demeure, quelque chose de profondément contemporain. Une inquiétude sourde.
Celle d’une génération qui hérite d’un monde fissuré et qui, plutôt que de se résigner, cherche encore la manière de danser sur ses ruines. Car chez (LA)HORDE, l’pocalypse n’est jamais tout à fait une fin.
C’est peut-être le début d’autre chose. Une danse après la catastrophe. Une transe avant le recommencement. Et, malgré ses excès, « Après moi, le déluge » laisse derrière lui cette sensation étrange : celle d’avoir assisté non pas à la fin du monde, mais à son monstrueux désir de renaître enfin.
Dates : du 5 au 12 septembre 2026 – Lieu : Théâtre de la Ville (Paris)
Chorégraphie : (LA) HORDE

