Julie Deliquet s’empare de la Colline
Depuis sa création, « La Colline » s’est voulue le bastion des écritures contemporaines — un théâtre qui regarde le présent droit dans les yeux plutôt que de le contempler dans le rétroviseur.
Confier l’instituion à Julie Deliquet revient à pousser cette logique un cran plus loin. Car son théâtre n’a jamais été celui du commentaire mais celui de l’immersion : une manière de faire surgir la politique à même les corps, dans la friction des voix, dans la vibration très concrète du collectif.
On connaît son travail avec le collectif « In Vitro », ses spectacles où l’intime et le social s’emmêlent comme dans une conversation qui dérape. Chez elle, les plateaux ressemblent souvent à des assemblées improvisées : on y parle beaucoup, on s’y contredit, on s’y cherche.
Autrement dit, on y vit. C’est précisément ce qui manque parfois aux institutions théâtrales, trop occupées à patrimonialiser le théâtre au lieu de le risquer. A ce titre, quelle satisfaction fut la nomination de Julien Gosselin à la direction du Théâtre national de l’Odéon, qui n’a de cesse d’expérimenter de nouvelles écritures théâtrales.
Une metteuse en scène du collectif à la tête du Théâtre national de la Colline
Julie Deliquet appartient à cette génération qui a remis la troupe au centre du jeu. Pas comme nostalgie du théâtre public des années 1970, mais comme laboratoire vivant.
Son esthétique repose sur une illusion paradoxale : tout semble improvisé, presque accidentel, alors que chaque silence est minutieusement construit. Le spectateur a l’impression d’entrer dans une scène déjà en cours — comme si le théâtre se poursuivait hors de lui.
Dans un paysage culturel souvent dominé par les signatures solitaires et les dispositifs spectaculaires, cette économie du collectif fait figure de geste presque politique. Le plateau devient un espace de discussion, parfois de confrontation, où la fiction agit comme un révélateur social.
Sa nomination n’est pas seulement artistique. Elle signale aussi un déplacement symbolique. Le théâtre public français, longtemps structuré par des figures de metteurs en scène-auteurs quasi souveraines, semble chercher aujourd’hui d’autres formes de gouvernance esthétique : plus horizontales, plus poreuses, plus proches des dynamiques de troupe.
« La Colline » pourrait ainsi devenir un lieu de circulation plutôt qu’un simple temple de la création contemporaine. Un endroit où les écritures scéniques dialoguent avec la littérature, le cinéma, la sociologie — tout ce qui permet au théâtre de rester branché sur le courant du réel.
Reste évidemment la question qui accompagne toute nomination : que devient un théâtre de recherche lorsqu’il entre dans la grande machinerie institutionnelle ?
L’histoire est pleine d’artistes que la direction d’un lieu a peu à peu transformés en administrateurs académiques.
Mais il y a chez Julie Deliquet une obstination presque artisanale qui laisse espérer l’inverse : que l’institution soit contaminée par le plateau plutôt que l’inverse.
Si tel est le cas, le Théâtre national de la Colline pourrait être ce lieu où le présent vient se débattre — et parfois se contredire — sous les projecteurs.
Et au fond, c’est peut-être cela la vraie mission d’un théâtre national : accueillir le désordre du monde avant qu’il ne se transforme et ne soit instrumentalisé.

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