« La Cerisaie » électrisante de Tiago Rodrigues
“La Cerisaie” de Anton Tchekhov, avec Isabelle Huppert (au centre). Photo (Christophe Raynaud De Lage/ Festival d’Avignon)

« La Cerisaie » électrisante de Tiago Rodrigues

Tiago Rodrigues, nouveau directeur du Festival d’Avignon, signe le spectacle d‘ouverture de la 75e édition du Festival dans la cour d’honneur du palais des Papes. Il offre au public une « Cerisaie » électrisante et intemporelle, portée par une distribution éclatante.

Dans la mise en scène de Tiago Rodrigues, c’est Isabelle Huppert qui joue le rôle de Lioubov, cette femme ayant fui la Russie pour Paris après la noyade de son fils et la perte de son époux,  « mort d’avoir trop bu de champagne », et qui se trouve contrainte à son retour, ruinée par un amant dépensier, de « regarder la vérité en face », « ne serait-ce qu’une fois dans sa vie ». Cette vérité inconcevable de devoir se séparer de son domaine tant aimé, la Cerisaie.

Une comédie douce-amère au texte hypnotique où s’agite un clan en décomposition. Entre l’extravagante Lioubov qui a dilapidé l’héritage familial et l’ambitieux Lopakine, interprété par Adama Diop, construisant méticuleusement son patrimoine, toute une tribu gravite, partagée entre ceux imaginant un avenir meilleur et ceux regrettant un passé qui leur fut clément.

La cerisaie, œuvre testamentaire de Tchekhov, est commandée en 1903 par le grand metteur en scène et théoricien Stanislavski pour le Théâtre d’Art de Moscou. Elle se déploie à partir de l’état de crise provoqué par la vente du domaine, parabole d’un changement inexorable et l’esquisse d’une autre société, qui pointe entre les fissures d’un ancien monde craquelé de toute part.

Une tragi-comédie grinçante et enjouée

Vision existentielle entre la nostalgie romantique d’un passé révolu et des aspirations vagues vers un futur incertain où autour d’une maison que l’on va perdre, se concentrent des êtres opposés, animés par le profit et l’avenir tandis que d’autres sont en proie aux souvenirs et à la passion de l’inutile.

Il n’y a pas de héros dans La Cerisaie. C’est une pièce chorale qui offre une partition pour un tempo embrassant le collectif. Car c’est le temps qui en est le personnage principal : le temps des saisons, celui de l’enfance, le temps d’aimer, le temps qui passe, le temps perdu, la vieillesse, et la mort. Mais aussi ses lentes transformations, personnelles ou collectives. Tchekhov raconte avec une intensité déchirante la disparition d’un ordre et l’émergence d’une nouvelle ère dont l’inconnu effraie. La complexité des sentiments de chaque personnage y est disséqué jusqu’à l’os.

« Ce que j’écris, c’est la vie », confie Tchekhov à sa femme. Et le dramaturge orchestre cette fuite abyssale des choses, des êtres où dans un flux continu de personnages, de situations, de dialogues, les voix se croisent, s’entrechoquent, se chevauchent parfois, s’interrompent brusquement, suggèrent à peine avant de s’évanouir.

Chaque acte s’annonçant par une rupture, une déconstruction totale de l’espace où le glissement vers l’issue fatale s’opère ainsi dans un mouvement des objets et des corps. Mosaïque pour une dramaturgie en éclats sans cesse recomposée, fragmentée, dans l’éclatement de la parole et des silences, et qui catalyse les aspirations humaines. Là où le drame est aussi une comédie.

Tiago Rodrigues embrasse toutes ces dimensions, s’en tenant à la fois à la temporalité étirée de la pièce et à ses soubresauts intempestifs.

Avec des scènes d’anthologie (le retour au domaine de la famille sous les riffs endiablés de guitare électrique, l’épisode du bal et son étirement infini, suspendu à l’aveuglement candide de la protagoniste, puis soudain un plateau vide immortalisant la perte de la Cerisaie) et un décor minimaliste (le domaine est seulement représenté par trois arbres métalliques aux lustres suspendus, et un ensemble de chaises alignées) qui s’inscrivent parfaitement dans l’écriture de plateau chère à Tiago Rodrigues, chacun fait entendre ses contradictions et sa complexité.

La scène est occupée en permanence par l’ensemble de la troupe où ceux qui la quittent se mettent juste en retrait à l’arrière du plateau où s’orchestre dans un mouvement continu et toujours fluide, la circulation des comédiens.

Le duo Lioubov-Lopakhine fait des étincelles : Isabelle Huppert, en cheffe de clan ruinée qui refuse de voir la vérité en face, est cette femme éperdue aux inclinaisons désarmantes, fantasques, mutines, désabusées, fragiles, tandis qu’Adama Diop se montre poignant de profondeur et d’humanité dans le rôle du fils de serf devenu riche marchand qui voulait sauver le domaine et qui finira, à la fin, par l’acheter.

On citera aussi le désopilant Marcel Bozonnet en Firs, le fidèle serviteur de la famille, à qui reviennent les mots de la fin et qui résonnent alors comme un écho cinglant dans la nuit étoilée : « La vie, elle a passé, on a comme pas vécu ».

Dates : du 5 au 17 juillet 2021 – Lieu : Cour d’Honneur du Palais des Papes (Festival d’Avignon)
 Metteur en scène : Tiago Rodrigues

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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