Michel Fau, diva jusqu’au naufrage
Il est des divas qui ne meurent jamais. Elles s’effondrent, vacillent, s’étranglent dans leurs aigus, mais continuent de régner, drapées dans leurs oripeaux de gloire et leurs rêves de grandeur.
Michel Fau, souverain de l’outrance et esthète de la décadence, retrouve les fastes du travestissement dans un récital délicieusement déglingué où le mauvais goût devient un art et le naufrage une apothéose.
Avec « Concert très chic », le comédien et metteur en scène orchestre la déroute d’une cantatrice en fin de règne, flanquée d’un ténor à l’ego non dissimulé et d’un pianiste chargé de sauver les meubles. Autant dire une mission impossible.
Quand le mauvais goût touche au sublime
La diva, c’est lui. Michel Fau, évidemment, qui s’empare de cette créature extravagante avec une gourmandise presque obscène.
Sous les faux cils, les bijoux et les parures scintillantes, derrière les poses altières et les minauderies assassines, se dessine une vieille gloire qui s’accroche désespérément à son piédestal.
Le vibrato s’affole, les aigus se dérobent, la voix se fissure. Qu’importe ! La catastrophe est annoncée, mais l’illusion doit continuer. Chez cette reine déchue, l’amour-propre survit à toutes les hécatombes vocales.
Il y a quelque chose de pathétique dans cette obstination à vouloir briller encore, et quelque chose d’irrésistiblement drôle dans la manière dont Michel Fau transforme chaque défaillance en numéro de haute voltige comique.
Car l’acteur possède ce don rare de faire du ridicule une esthétique. Il ne se contente pas de caricaturer la diva, il en épouse les extravagances, les caprices et les désordres intimes.
Il compose un monstre de vanité et de fragilité, une apparition aussi grotesque que fascinante, dont chaque geste semble proclamer que le monde entier devrait s’arrêter pour écouter ses derniers éclats.
Le personnage est une ruine en représentation, une créature qui préfère l’effondrement spectaculaire à la disparition dans l’indifférence. Le kitsch, ici, n’est pas un accident de parcours. C’est une religion, avec ses rites, ses grimaces et ses oracles en strass.
Face à cette souveraine des naufrages, Philippe Talbot campe un ténor dont l’assurance confine à l’arrogance. La jeunesse, la vaillance et la maîtrise vocale opposent leur insolente santé aux défaillances de la diva.
Le contraste fait merveille. Là où Michel Fau cultive l’accident, Philippe Talbot déploie les ressources d’un véritable chanteur lyrique, capable de faire entendre la beauté du chant au milieu de ce champ de ruines.
Sa présence donne au spectacle un contrepoint indispensable : le rire naît aussi de cette confrontation entre la virtuosité musicale et la faillite théâtrale, entre le sérieux du répertoire et le plaisir de le voir joyeusement malmené.
Le ténor tente de maintenir les apparences, mais la diva, elle, n’a plus rien à perdre. Et c’est précisément là que le spectacle commence à dérailler avec le plus de panache.
Au piano, Martin Surot accompagne cette cérémonie du désastre avec le flegme de celui qui a compris depuis longtemps que toute tentative de rétablir l’ordre serait vaine.
Dans ce trio, chacun joue sa partition : la diva s’accroche à sa légende, le ténor défend son prestige, le pianiste encaisse.
Le récital se mue en duel de vanités, en petite comédie humaine où la musique sert autant à exalter les ego qu’à révéler leur vacuité.
Michel Fau convoque les grands airs du répertoire lyrique, de Ravel à Bizet, avant de faire dégringoler le cérémonial vers les territoires beaucoup moins nobles de la variété.
Le passage du sublime au trivial constitue l’un des ressorts les plus réjouissants de cette entreprise de démolition.
La culture savante perd soudain son apparat, la chanson populaire s’invite dans le sanctuaire et les hiérarchies musicales prennent un sérieux coup dans l’aile.
Quand surgit Jeanne Mas ou le souvenir d’un tube populaire, le récital quitte les sommets de l’art lyrique pour s’abandonner aux délices du kitsch.
Le détournement ne cherche pas tant à moquer les œuvres qu’à dynamiter les postures de ceux qui les entourent.
Car derrière les paillettes, « Concert très chic » cultive une ambiguïté plus intéressante qu’il n’y paraît.
À force de vouloir exhiber la catastrophe, le spectacle finit par interroger notre fascination pour les artistes qui refusent de renoncer.
Pourquoi faudrait-il disparaître lorsque la voix décline ? Pourquoi la virtuosité devrait-elle demeurer la seule mesure du talent ? Et si le ridicule était, parfois, une manière de résister à l’effacement ?
Sous ses dehors de pochade décadente, le récital esquisse le portrait d’une créature condamnée à jouer jusqu’au bout le rôle qui lui a donné sa gloire.
La diva ne sait plus chanter comme autrefois, mais elle sait encore entrer en scène.
C’est là sa dernière victoire. Et puis Michle Fau possède ce sens du détail qui tue, du geste déplacé, de la grimace qui fait basculer l’élégance dans l’abîme.
Ses extravagances ne relèvent jamais du simple déguisement : elles composent un monde où la confusion flirte avec la monstruosité, où le raffinement se confond avec la vulgarité, où l’art ne survit qu’en acceptant de se regarder sombrer.
« Avec Concert très chic », Michel Fau signe ainsi un divertissement musical aussi décadent que réjouissant, porté par l’énergie insolente de Philippe Talbot et la complicité imperturbable de Martin Surot.
Une cérémonie des adieux où l’on rit de la diva autant qu’on admire son obstination à rester debout.
Car il faut bien reconnaître à cette reine du naufrage une qualité essentielle : elle sait faire de sa chute un spectacle.
Et lorsque le rideau menace de tomber, elle ajuste ses bijoux, redresse son menton et salue. Le public peut rire. La diva, elle, n’a jamais douté de son génie. Nous, non plus !
Dates : du 12 octobre au 28 décembre – Lieu : Théâtre des Bouffes Parisiens (Paris)
Mise en scène : Michel Fau


