« Nous les grosses » : ce désordre intérieur
Dans une époque obsédée par le lisse, la maîtrise de soi et la tyrannie des silhouettes calibrées, « Nous les grosses » surgit comme une déflagration tendre et rageuse.
Avec ce seul en scène écrit et mis en scène par Guillaume Druez, le théâtre cesse d’être un espace de pure représentation pour redevenir un lieu de friction, de mémoire intime et de réappropriation du corps.
Rien ici ne cherche l’exemplarité militante ou le manifeste démonstratif. Le spectacle avance autrement, dans une matière plus trouble, plus vivante, faite de souvenirs, d’humiliations anciennes, de désirs empêchés et d’humour salvateur.
Le corps comme champ de bataille
On est saisi par la singularité de la construction. Guillaume Druez refuse le piège du témoignage linéaire. Il compose une partition éclatée, presque musicale, où les récits personnels se mêlent aux injonctions sociales, aux regards des autres, aux violences ordinaires que l’on finit par incorporer comme une seconde peau.
La scène devient alors un territoire mental où l’enfance, les fantasmes romantiques, les diagnostics médicaux et les humiliations quotidiennes se superposent dans un même mouvement d’exploration.
Le spectacle s’apparente à une traversée intime et à une déambulation dans les couloirs de la grossophobie contemporaine.
Mais cette réussite dramaturgique trouverait difficilement une telle puissance sans l’interprétation de Stéphane Bissot.
Rarement une actrice aura occupé l’espace avec une présence aussi entière, aussi mouvante, aussi dangereusement sincère. Elle porte une expérience traversée par toutes les contradictions d’une existence placée sous le jugement permanent des regards.
Son art est celui des grandes actrices qui composent un univers. Elle peut faire naître le rire dans une phrase avant d’y injecter soudain une détresse abyssale.
Son corps devient ici un champ de bataille poétique, un lieu d’exposition mais aussi de résistance. Chaque silence, chaque déplacement, chaque variation de souffle paraît raconter une histoire plus vaste que les mots eux-mêmes.
Il y a dans sa manière de dire le texte une beauté et une brutalité délicate. Elle dit l’inconfort, la gêne, la détresse mais aussi la liberté.
Stéphane Bissot transforme progressivement le plateau en confession collective. À travers elle, ce ne sont plus seulement les grosses qui parlent, mais tous les corps assignés, moqués, corrigés, surveillés.
La mise en scène, d’une apparente sobriété, travaille subtilement les effets de rupture. Quelques lumières crues, des surgissements musicaux, des adresses directes au public suffisent à faire basculer le spectacle du rire à la tragédie intime face à la boulimie qui dévore de l’intérieur.
Guillaume Druez comprend que le théâtre n’a pas besoin d’accumuler les signes lorsqu’un corps raconte déjà le monde. Il laisse donc respirer le vide, les suspensions, les moments de désarmement. Cette économie scénique donne au spectacle une puissance de percussion.
Un spectacle politique aussi car il ose remettre de la chair, de la vulnérabilité et du désordre là où notre époque impose une image formatée, conditionnée. On en ressort secoué, ému, et confronté à ce que les corps portent silencieusement et dangereusement en eux.
Dates : du 15 avril au 30 mai 2026 – Lieu : Manufacture des Abbesses (Paris)
Mise en scène : Guillaume Druez




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