Deux enfants pauvres au banquet des fauves au théâtre de l’Oeuvre
Il y a dans « Les 2 frères & les lions » quelque chose d’un conte de Dickens propulsé dans la brutalité carnassière du capitalisme contemporain.
Une fable anglaise sous amphétamines, où deux enfants pauvres devenus magnats avancent dans le monde comme des prédateurs en survêtement fluorescent, avec la même innocence féroce que des gamins jouant à écraser des fourmis.
Chez Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, le théâtre n’est jamais une conférence idéologique : c’est une cavalcade. Et cette cavalcade-là emporte tout sur son passage.
Inspirée de l’histoire réelle des frères Barclay, la pièce raconte l’ascension vertigineuse de deux jumeaux écossais partis de rien jusqu’à bâtir un empire financier retranché sur l’île de Sercq, enclave féodale et paradis fiscal aux allures de décor gothique.
La fraternité comme une machine de guerre
Mais ce qui intrigue ici n’est pas tant l’argent que le mythe de la fraternité absolue. Les deux hommes ne pensent plus seuls : ils deviennent une créature bicéphale, un organisme financier mutant, un Minotaure moderne nourri au libéralisme triomphant.
La mise en scène signée Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre calque cette mécanique infernale avec une intelligence de rythme remarquable.
Le spectacle avance comme une locomotive emballée : narration frontale, ruptures de ton, séquences jouées, vidéos, chansons, éclats grotesques. Tout semble pouvoir basculer à chaque instant du rire vers la tragédie politique. On pense parfois à une version punk de la chronique économique, quelque part entre le cabaret britannique et la farce brechtienne.
La scénographie reste légère mais extraordinairement mobile, laissant les acteurs fabriquer les espaces à vue, comme si le capitalisme lui-même était une fiction en train de s’inventer devant nous.
Et puis il y a cette adresse directe au public, ce goût du récit partagé qui fait toute la singularité du théâtre de Tillette de Clermont-Tonnerre. Il raconte comme d’autres boxent. Avec une gourmandise féroce. Le texte fuse, rapide, drôle, érudit sans jamais s’alourdir.
Derrière l’humour très anglais perce pourtant quelque chose de plus inquiétant : l’histoire de deux exclus qui, à force de vouloir dominer le monde, finissent par ne plus appartenir à l’humanité commune.
L’interprétation est l’un des grande réussite du spectacle. Lisa Pajon impressionne par sa souplesse de jeu, sa capacité à traverser les registres sans jamais perdre le fil émotionnel.
Face à elle, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre possède cette présence rare des conteurs capables d’embarquer une salle entière avec une simple inflexion de voix. Ensemble, ils forment un duo d’une précision jubilatoire, passant du burlesque à l’effroi avec une virtuosité presque musicale. Leur complicité donne au spectacle son énergie électrique et sa profondeur humaine.
Ce qui aurait pu n’être qu’une satire sur les excès de la finance devient alors une étrange épopée moderne sur la solitude, la revanche sociale et la monstruosité du pouvoir.
Le spectacle ne juge jamais totalement ses personnages. Il les regarde courir vers leur propre légende avec fascination et vertige. Et c’est précisément cette ambiguïté qui rend la pièce intrigante : sous le rire, elle laisse affleurer le désastre moral d’une époque qui confond réussite et prédation.
Dates : du 22 mai au 25 juillet 2026 – Lieu : Théâtre de l’Oeuvre (Paris)
Mise en scène : Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

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