[BD] Solo – À la recherche du pardon, d’Oscar Martin & Pedro Perez Valiente (Delcourt)
Depuis 2014 et Les Survivants du chaos, Oscar Martin creuse à peu près seul un sillon que personne ne lui dispute : un monde animalier post-atomique où les espèces ont grandi, parlé, et recommencé à s’entredévorer. Solo, chez Delcourt en collection Contrebande, c’est de la fourrure, des muscles et des tripes. À la recherche du pardon, paru le 27 août 2026, est un récit autonome — quatre-vingts pages cartonnées grand format à 15,95 € — que son auteur présente comme le premier d’une série d’histoires indépendantes situées dans le même univers, sans lien avec l’intrigue principale. Deux changements l’accompagnent. Martin reste au scénario et laisse le dessin à Pedro Perez Valiente. Et le personnage principal n’est plus un jeune rat lancé sur la route : c’est un vieux fauve au bout du sien.
Le Solitaire, au crépuscule
On l’appelle Le Solitaire. Le prédateur le plus redouté du monde cannibale, dit l’éditeur, ce qui, dans cet univers-là, constitue un curriculum. Il n’a plus que le souvenir des actes qui ont fait sa légende, et la mort pour seul horizon. Puis il croise deux enfants. La suite s’écrit d’avance et Martin ne prétend pas le contraire : la vieille bête qui trouve une raison de tenir est un des plus anciens motifs du récit d’aventure, du Lone Wolf and Cub de Koike et Kojima aux westerns crépusculaires.
Ce qui sauve l’album de la redite, c’est sa façon de traiter le silence. Une planche, vers le début, tient en deux cases et deux récitatifs. Le Solitaire avance dans la neige, torse nu sous une sangle, un collier de griffes en travers de la poitrine. Le texte parle de nourriture et de peau intacte, des semaines à passer « de la mort à l’abri », du froid qui transperce les tempes. Puis vient la vraie phrase : pour lui, le pire n’est pas de tenir dans des conditions extrêmes, c’est de se retrouver face à soi-même dans le silence, sans rien d’autre à faire que se remémorer. Et reconnaître. Le mot est lâché en fin de case, en tout petit. Tout le titre est là-dedans.
La violence, toujours : « TUER ! »
Que les habitués se rassurent, ou s’inquiètent. Le pardon n’a pas rendu la série fréquentable. Dès les premières planches, un affrontement dans la neige déroule un vocabulaire d’onomatopées qui vaut avertissement : « TUER ! », « CLOUÉ ! », « LACÈRE ! », « PIÉTINEMENT ! ». Le sang gicle en gerbes rouges sur le blanc, un reptile encaisse une lame en pleine gueule, et la mise en page se comprime en bandes horizontales étroites pour accélérer la cadence. Martin scénariste sait exactement quand serrer le montage.
On peut trouver cela complaisant, et une partie des lecteurs de Solo le dit depuis des années. On peut aussi y voir la condition du propos : si la rédemption doit coûter quelque chose, encore faut-il montrer ce qu’il y a à racheter. L’album ne triche pas sur ce point, et c’est à porter à son crédit.
Pedro Perez Valiente, l’animation au service de la fourrure
Le vrai enjeu, c’était le passage de témoin graphique. Le trait d’Oscar Martin, façonné par près de vingt ans d’adaptations de Tom & Jerry pour la Warner entamées en 1986, puis par La Guilde qu’il a dessinée chez Casterman sur un scénario de Miroslav Dragan, avait cette densité de hachures qui rendait le monde de Solo poisseux et organique. Pedro Perez Valiente vient d’ailleurs : le studio madrilène Dirus Animation, qu’il rejoint en 1998, les longs métrages Los Reyes Magos et El Cid, la leyenda, des campagnes pour Coca-Cola et Disney Channel, avant de basculer vers la bande dessinée avec Los tiburones de Rangiroa en 2011, puis Trizia.
Cette origine se voit, et c’est une bonne nouvelle. Son dessin est plus rond, plus lisible, mieux articulé dans le mouvement — un coup d’épaule, un déséquilibre, une chute se lisent d’un coup d’œil. La couleur, en revanche, prend une direction inattendue : des verts d’eau, des ocres, des gris-bleu de fin d’hiver, une lumière basse et diffuse qui refuse le contraste violent. Le résultat est plus élégant que le Solo canonique, et légèrement moins sale. Les puristes grinceront un peu. Ils auront tort de bouder : cette douceur chromatique est précisément ce qui permet au récit de respirer entre deux carnages.
Une porte d’entrée, enfin
L’univers de Solo souffrait d’un défaut connu : son épaisseur. Six tomes répartis en deux cycles, trois volumes de Chemins tracés, un Solo Lyra, une mythologie touffue et son livret des espèces. On ne conseillait pas la série à quelqu’un qui n’y avait jamais mis les pieds. Ce récit complet règle le problème en quatre-vingts pages, sans rien demander au lecteur qu’un peu d’estomac.
Il hérite en revanche des réserves qui suivent la série depuis dix ans. Les lecteurs les plus assidus reprochent régulièrement à Martin de réemployer les mêmes ficelles d’un tome à l’autre ; le format court limite ici la casse. Sur la violence, chacun tranchera selon son seuil.
Ce format lui joue toutefois des tours dans le dernier tiers, où la relation entre le vieux fauve et les deux enfants aurait mérité vingt planches de plus. La bascule émotionnelle arrive vite, un peu trop. Frustrant, parce que tout le reste indique que Martin et Perez avaient la matière pour aller plus loin. On referme l’album en se demandant si cette collaboration aura une suite. On aimerait bien.
📖 Résumé de l’éditeur
Arrivé au crépuscule de sa vie, Le Solitaire, le prédateur le plus redouté du monde cannibale, ne porte en lui que le souvenir des actes cruels qui ont forgé sa légende. Alors que la mort semble être son seul horizon, la découverte de deux enfants réveille en lui quelque chose d’inattendu… Entre violence et rédemption, un nouveau récit épique signé Oscar Martin et Pedro Perez.