Réalisateur clivant au possible, David Cronenberg est souvent perçu comme un adepte un peu timbré du gore, des provocations visuelles et de l’horreur soft. Quelques succès critiques et publics ont fini d’assoir une renommée sulfureuse, mais c’est faire bien peu de cas des intentions véritables du réalisateur canadien. Fabien Demangeot remet les choses à leur place en évitant soigneusement le premier degré pour analyser finement une oeuvre à la cohérence autant philosophique que cinématographique. 144 pages suffisent à convaincre de la pertinence du travail effectué, fouillé, complexe, cohérent. L’analyse est brillante et permet d’ouvrir des lucarnes insoupçonnées sur un esprit qui ne recherche jamais la transgression gratuitement.

Un réalisateur aux obsessions toujours renouvelées

C’est parce que les êtres humains enfouissent tous des névroses au plus profond d’eux-mêmes que David Cronenberg aime à s’intéresser autant à la manière qu’ils ont de tenter de vivre malgré tout. Il cherche à sonder les tréfonds de la psyché humaine pour en révéler les déviances engendrées autant que le lien ineffable entre corps et esprit, sans tabous, d’où des scènes parfois limites mais jamais gratuites, que ce soit au niveau de la sexualité ou des mutilations physiques. Ses personnages si souvent adeptes ou victimes de dégradations physiques jusqu’à ulcérer une bonne partie des spectateurs suivraient des tendances psychiatriques ou philosophiques que Fabien Demangeot analyse avec un brio jamais démenti dans un ouvrage impossible à lâcher jusqu’à la dernière page. Le scientifique de la Mouche, les frères jumeaux de Faux-semblants, l’auteur halluciné du Festin nu, le golden-boy de Cosmopolis, depuis Frissons jusqu’à Maps to the Stars, David Cronenberg n’hésite pas à creuser le sillon de la transgression comme révélation à soi-même. S’il choque finalement la morale de beaucoup, c’est pour révéler la nature profonde de ceux qui ne peuvent pas subsister dans le cadre habituel proposé par la société. La lecture révèle surtout un esprit à l’oeuvre qui ne se contente pas de regarder la réalité par le petit bout de la lorgnette. Les personnages adeptes de sexualité extrême et de tole froissée dans Crash vivent pleinement leurs existences, à la fois sans se préoccuper de convenir à l’éthique collective ni hésiter à mettre leur chair à nue. L’auteur multiplie les références pour étayer son propos et finir de convaincre que Cronenberg n’est pas, comme certains les pensent, qu’un esprit malade mais au contraire un observateur avisé de l’esprit humain.

La transgression selon David Cronenberg est un ouvrage qui pourrait faire date dans la littérature d’analyse cinématographique tant l’auteur parvient à démontrer brillamment que Cronenberg échafaude un édifice complexe et savant au fur et à mesure de sa filmographie. Un peu comme Bergman ou Kurosawa avant lui, il y a pire comme comparaisons.

Synopsis: Après ses débuts dans la sphère underground de Toronto, à la fin des années 1960, David Cronenberg s’est imposé comme un auteur majeur capable de passer avec aisance du mainstream à l’expérimental, sans perdre sa singularité de cinéaste. Son œuvre met en scène des corps mutants, façonnés par la science et la technologie, comme dans La Mouche ou Crash, ou simplement victimes de l’environnement dans lequel ils évoluent. À travers eux, le cinéaste explore les zones insoupçonnées de l’inconscient et interroge la nature, à la fois provocatrice et libératrice, du fantasme. La Transgression selon David Cronenberg analyse l’œuvre d’un observateur de la nature humaine qui redéfinit, par le biais du corps, notre rapport au monde, à l’esthétique et à la morale.

Editeur: Playlist Society

Auteur: Fabien Demangeot 

Nombre de pages / Prix: 144 pages / 14 euros

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