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Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte sous le ciel battant de Brel

Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte sous le ciel battant de Brel
© Anne Van Aerschot

Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte sous le ciel battant de Brel

Dans la pénombre nue du plateau, quelque chose d’emblée résiste au musée. Il aurait été si facile de transformer Jacques Brel en relique nationale, en bloc de nostalgie francophone livré aux trémolos convenus.

Or, avec ce spectacle « BREL », Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte accomplissent exactement l’inverse. Ils désossent le monument pour retrouver le battement intérieur de la langue, sa nervure physique, son urgence presque animale. Ici, Brel n’est jamais illustré. Il circule dans les corps comme une fièvre rythmique.

Le plus étonnant dans cette proposition tient précisément à cette pudeur. Aucun folklore du grand Jacques, aucune théâtralité appuyée.

La chorégraphie travaille au contraire dans les interstices des chansons, dans leurs syncopes, leurs emballements, leurs effondrements soudains.

Chaque geste semble né d’une écoute organique du texte. Quand la voix de Jacques Brel s’emporte, les corps ne surjouent jamais la passion, ils en révèlent la mécanique secrète, cette façon qu’avait Brel de transformer une phrase en un vertige physique.

De Keersmaeker insuffle avec son écriture géométrique et circulaire une pulsation profondément humaine et Solal Mariotte apporte une densité plus terrienne, plus rugueuse, presque électrique.

Quand Brel traverse les corps

Et c’est dans cette justesse du mouvement chorégraphique que tout se révèle. Le spectacle comprend que chez Brel le lyrisme n’est jamais décoratif. Il est traversé de fatigue, de colère sociale, de désir honteux, de solitude carnavalesque.

La danse épouse alors cette matière instable avec une intelligence rare. Un déplacement infime suffit parfois à faire surgir la mélancolie d’un vers. Un déséquilibre du bassin, une course interrompue, un regard qui se dérobe, et soudain tout Brel réapparaît : non pas la statue, mais l’homme qui brûle en direct dans sa propre langue.

La scénographie, volontairement dépouillée, laisse toute la place au souffle. Ce vide devient un espace d’écho où les chansons semblent revenir de très loin, comme des fantômes populaires traversant plusieurs générations de corps.

Et puis il y a Solal Mariotte, incandescent sans jamais chercher l’effet. Dans la chanson « Mathilde », il atteint une forme de vérité physique sidérante. Là où tant d’interprètes jouent l’hystérie de la chanson, lui en fait entendre l’épuisement intérieur, la catastrophe intime déjà en marche dans une fluidité et une légèreté impressionnantes.

Son corps semble traversé d’élans contradictoires, attiré vers l’avant puis brutalement retenu, comme si le désir lui-même devenait une force d’arrachement. Chaque rupture de rythme, chaque déséquilibre, chaque suspension répond au texte de Jacques Brel avec une précision presque douloureuse.

Mariotte ne danse pas Mathilde, il paraît la recevoir de plein fouet. Il y a dans son interprétation une vulnérabilité nerveuse, une façon de laisser apparaître la fatigue, l’entêtement et la panique amoureuse qui donne soudain à la chanson une profondeur nouvelle.

Rarement un corps aura rendu avec une telle acuité ce mélange de panache et d’effondrement qui constitue le cœur même de Brel.

Anne Teresa De Keersmaeker magnétise par une présence d’une sobriété naturelle. Chez elle, rien ne cherche à séduire ou à imposer une virtuosité démonstrative.

Son interprétation repose au contraire sur une science du retrait, une manière de faire surgir l’émotion dans l’infime déplacement, dans la tension silencieuse d’un appui ou dans une simple traversée du plateau.

Face aux chansons de Jacques Brel, elle apporte une gravité presque minérale, enfantine, qui empêche constamment le spectacle de basculer dans l’emphase. Son corps semble écouter avant d’agir.

Cette qualité d’attention donne à la danse une profondeur méditative bouleversante. Là où Solal Mariotte travaille l’élan, l’accident et la brûlure, De Keersmaeker installe une temporalité plus intérieure, presque suspendue, comme si chaque geste portait la mémoire du temps.

Dans certaines séquences, elle paraît danser avec l’ombre même des chansons, laissant affleurer leur mélancolie nue sans jamais l’illustrer. C’est peut-être là que réside sa plus grande force d’interprète : parvenir à faire entendre le silence contenu dans la voix de Brel.

La pièce évite ainsi le piège du biopic chorégraphié pour atteindre quelque chose de plus abstrait et de plus bouleversant : une méditation sur ce que chanter veut dire physiquement.

Chez Brel, les mots halètent, trébuchent, s’acharnent. Rosas transforme cette énergie verbale en architecture mouvante.

Et puis il y a cette sensation rare d’assister à une œuvre qui écoute véritablement son matériau.

Tout semble avoir été secrètement composé depuis l’intérieur même des textes. Comme si la danse avait toujours existé dans ces chansons excessives, populaires et métaphysiques.

C’est là que le spectacle atteint sa grâce la plus profonde : dans cette manière de faire entendre Brel autrement, non plus seulement avec les sons, mais avec le souffle et la gravité des corps.

 Dates : du 11 au 20 mai 2026  – Lieu : Théâtre de la Ville (Paris)
Concept, chorégraphie et danse : Anne Teresa De Keersmaeker, Solal Mariotte

NOS NOTES ...
Originalité
Chorégraphie
Interprètes
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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