« Apaches » : la danse en état de rébellion sur France 4
Avec « Apaches » filmé le 20 juillet 2024 à Garnier, Saïdo Lehlouh transforme la scène de l’Opéra en territoire de rencontre, de confrontation et de liberté.
Une danse sans frontières où le classique croise le hip-hop, le krump, l’électro, le waacking et le break dans une même pulsation organique.
Le titre n’est pas innocent. Les Apaches étaient ces figures marginales du Paris populaire du début du XXe siècle, voyous fantasmés autant que redoutés.
Lehlouh en conserve l’idée de la marge, mais la déplace : ici, les corps qui furent longtemps regardés depuis l’extérieur prennent possession du centre.
Et le centre, c’est Garnier. Son velours rouge, ses ors, son histoire monumentale. L’écrin bourgeois devient soudain terrain de jeu pour une tribu chorégraphique qui refuse de demander la permission d’exister.
Les cultures urbaines à l’honneur
Dès les premières secondes, quelque chose se dérègle. Les corps ne semblent pas entrer en scène : ils la contaminent. Ils apparaissent, disparaissent, se croisent, s’observent, se défient, s’attirent.
La chorégraphie de Saïdo Lehlouh ne cherche jamais à faire entrer artificiellement le hip-hop dans le vocabulaire classique. Elle préfère provoquer la collision.
Le grand jeté répond au break, la ligne du danseur classique se brise contre la torsion du corps hip-hop, le geste virtuose devient instinct, la technique devient langage.
Et c’est dans cette capacité à abolir la hiérarchie entre les gestes que le spectacle trouve sa force. La virtuosité n’est plus l’apanage du ballet académique.
Elle change de visage, de rythme, de poids. Elle peut être aérienne ou rampante, explosive ou presque immobile. Elle naît d’un saut, d’un tremblement d’épaule, d’une rotation au sol, d’un bras qui fend l’espace comme une lame.
Chaque danseur semble porter sa propre histoire corporelle. Lehlouh ne gomme pas les singularités : il les additionne jusqu’à créer une communauté.
Une communauté qui ne danse pas à l’unisson, mais ensemble. C’est toute la beauté de cette pièce conçue comme une performance collective et évolutive : laisser une place à l’aléatoire, à l’accident, à la personnalité des interprètes.
La composition respire. Elle accepte le désordre, les surgissements, les décalages, les trajectoires imprévues.
Une soixante-dizaine de danseurs issus du Ballet de l’Opéra et des cultures urbaines se partagent ainsi le plateau, comme si deux mondes que l’on oppose trop facilement découvraient qu’ils parlent finalement une même langue : celle du corps.
Et puis il y a la musique de Thomas Bangalter. Une matière électronique qui ne se contente pas d’accompagner la danse mais la met sous tension.
Elle pulse, gronde, propulse. Les corps semblent branchés directement sur cette fréquence, comme traversés par une énergie électrique. La lumière de Tom Visser découpe à son tour cette masse humaine, faisant surgir des silhouettes, des îlots, des constellations fugitives.
Mais derrière la fête, derrière l’exaltation, « Apaches » porte une question politique : qui a le droit d’occuper la scène ? Qui décide de ce qui relève du grand art et de ce qui serait condamné à rester dans les marges ?
En faisant entrer les cultures urbaines à Garnier, Lehlouh ne signe pas seulement une spectaculaire rencontre esthétique. Il déplace les frontières symboliques d’une institution longtemps associée à une certaine idée de la perfection.
Il ne s’agit pourtant jamais d’un manifeste pesant. La politique passe ici par les corps. Par leur liberté. Par leur insolence. Par leur manière de prendre l’espace sans jamais s’excuser.
« Apaches » est ainsi moins une fusion qu’une insurrection joyeuse. Une danse qui refuse de choisir entre la rigueur du classique et la sauvagerie du mouvement urbain.
Une danse qui préfère l’hybridation à la pureté, la circulation à l’enfermement, le vivant au patrimoine. Pendant quarante-cinq minutes, Garnier cesse d’être un monument.
Il devient une agora. Et dans cette agora, les corps ne demandent plus à entrer : ils sont déjà chez eux.
Date : le 30 juillet 2026 sur France 4 à 22h50
Chorégraphie : Saïdo Lehlouh
![[BD] L’Odyssée – Intégrale, de Clotilde Bruneau, Giovanni Lorusso & Giuseppe Baiguera (Glénat)](https://publikart.net/wp-content/uploads/2026/07/9782344076118-001-x-100x70.webp)