Avec « Josef K. », Clément Poirée fait vibrer le cauchemar de Kafka
Il suffit parfois d’un matin pour que le monde se dérègle. Un réveil, une porte qui s’ouvre, des inconnus qui entrent, une accusation dont on ignore tout.
Avec « Josef K. », Clément Poirée s’empare du « Procès » de Franz Kafka et transforme l’inquiétude métaphysique en une machine réjouissante de théâtre.
Josef K. est arrêté. Mais de quoi est-il coupable ? Qui l’accuse ? À quelle loi obscure doit-il désormais répondre ? Plus il cherche une explication, plus le réel se dérobe.
Le monde devient un labyrinthe administratif, humain, mental. Une mécanique absurde où chacun semble connaître les règles, sauf celui qui en est devenu la victime. Clément Poirée aurait pu enfermer Kafka dans les brumes pesantes du cauchemar.
Il choisit heureusement une autre voie. Son spectacle laisse entrer après un temps d’installation, le mouvement, l’étrangeté, le burlesque et une fantaisie presque enfantine.
L’absurde comme machine infernale
Car chez Kafka, l’angoisse n’exclut jamais le grotesque. Elle en est parfois le plus fidèle compagnon. Le plateau devient alors le territoire instable d’un homme qui ne sait plus très bien si ce qu’il traverse appartient au monde ou à son imagination.
Le réel se fissure. Les rêves s’invitent dans la procédure. Les corps échappent à la logique. Des figures surgissent, disparaissent, se transforment. Le théâtre épouse cette matière mouvante avec une liberté facétieuse.
C’est toute la force de cette adaptation : ne pas chercher à illustrer « Le Procès », mais à pénétrer dans sa fièvre. Clément Poirée ne nous conduit pas seulement dans les couloirs d’une administration tentaculaire.
Il nous fait entrer dans la tête de Josef K., dans ses peurs, ses fantasmes, ses obsessions et cette solitude grandissante qui finit par contaminer chaque parcelle du réel.
La troupe, très engagée physiquement, donne à cet univers une énergie collective essentielle.
Pascal Cesari, dans le rôle-titre, est magnifique. Il donne à Josef K. une fragilité fébrile, une énergie entre l’ici et l’ailleurs, oscillant sans cesse entre la révolte, l’incompréhension et l’effondrement.
Son corps semble peu à peu pris dans les rouages de cette machine absurde qui le dépasse. Une mention aussi particulière à Jeanne Lepers, magnétique de présence et de mystère.
Elle apporte une grâce trouble, une intensité singulière à cet univers mouvant où les êtres semblent toujours sur le point de disparaître. Tous deux imposent une humanité vibrante au cœur même du cauchemar kafkaïen.
Les interprètes ne se contentent pas d’incarner des personnages. Ils deviennent les rouages mouvants d’un monde sans visage, tantôt menaçant, tantôt dérisoire, parfois franchement drôle.
Cette dimension chorégraphique et presque circassienne empêche le spectacle de s’enliser dans la seule noirceur. Car « Josef K. » est aussi un spectacle sur la résistance.
Résister à ce que l’on ne comprend pas. Résister à une culpabilité qui vous précède. Résister, surtout, à cette étrange tentation de finir par accepter la violence du système qui vous écrase.
Et c’est là que Kafka, dans la mise en scène de Clément Poirée, nous regarde droit dans les yeux.
Son cauchemar n’a rien perdu de sa modernité. Dans un monde saturé de procédures, de normes, de décisions impersonnelles et de pouvoirs invisibles, Josef K. pourrait être l’un de nous.
Un théâtre de l’absurde, certes, mais un absurde qui fait rire avant de glacer le sang.
Comme si le plus inquiétant, finalement, n’était pas d’être accusé sans connaître son crime, mais de découvrir, peu à peu, que personne autour de vous ne semble trouver cela vraiment anormal.
Dates : du 11 au 18 septembre au 18 octobre 2026 – Lieu : Théâtre de la Tempête (Paris)
Adaptation et mise en scène : Clément Poirée


