« Suzanne », la rage de ne pas mourir
Il fallait Catherine Hiegel pour faire entendre Suzanne Valadon comme une femme qui ne s’excuse de rien.
Ni d’avoir aimé trop fort, ni d’avoir peint quand on attendait d’elle qu’elle se contente de vivre dans l’ombre des hommes, ni d’avoir fait de son fils Maurice Utrillo un artiste au risque de s’y perdre elle-même.
Dans « Suzanne », de Corinne Samama et Jean-Benoît Patricot, mise en scène par Dan Jemmett au Théâtre Montparnasse, la peinture devient le champ de bataille d’une relation mère-fils où l’amour et la violence ne cessent de se confondre.
L’amour à vif
Avril 1935. Suzanne Valadon est hospitalisée. Le corps vacille, le temps se rétrécit, et Maurice Utrillo menace de lui échapper. Entre eux, il y a la peinture, mais aussi tout ce que la peinture ne peut pas réparer.
Suzanne a voulu sauver son fils de l’alcool en lui apprenant à peindre. Il lui en reste une dette impossible à solder, faite de dépendance, de rancœur, de tendresse et de jalousie.
Car Utrillo est devenu plus célèbre qu’elle. La mère qui l’a porté et accompagné dans l’art regarde son propre fils lui voler, en quelque sorte, la lumière.
Catherine Hiegel entre dans Suzanne avec un naturel confondant. Tout est là, dans la voix, les silences, les brusques éclats, cette façon unique de faire passer une pensée avant même qu’elle ne soit devenue une phrase.
Elle donne à Suzanne Valadon un double visage. Femme d’autorité et femme blessée, artiste et mère, créature volcanique dont les certitudes se fissurent sans jamais disparaître, refusant toute complaisance et attendrissement.
Face à elle, Christophe Paou donne à Utrillo une brutalité à la fois inquiétante et pathétique. Le fils est un corps encombré de sa propre histoire, un artiste prisonnier de ses addictions et de l’amour maternel qui l’a sauvé autant qu’il l’a enfermé.
Le duel pourrait facilement sombrer dans l’affrontement convenu. Il trouve une violence plus sourde, plus animale, lorsque les reproches cessent d’être des mots pour devenir les symptômes d’un amour malade.
Marc Prin, dans le rôle du médecin, apporte un contrepoint plus sec, presque clinique, à cette guerre familiale.
Dan Jemmett installe cette histoire dans un espace hospitalier monumental imaginé par Dick Bird. Un décor opaque, froid, presque abstrait, qui semble vouloir contenir les personnages enfermés dans un espace clos.
Mais derrière cette apparente immobilité, quelque chose travaille. Car « Suzanne » parle aussi de cela : de la manière dont une œuvre peut survivre aux corps qui l’ont produite, de la manière dont la peinture devient parfois le seul territoire où une mère et son fils peuvent encore s’accorder, s’échapper.
Car derrière les cris, les jalousies et les blessures, il reste la peinture. Cette chose mystérieuse qui transforme les existences cabossées en gestes, en traces, en couleurs, en mémoire.
Suzanne Valadon n’est pas seulement ici une peintre à redécouvrir. Elle est une femme libre, anticonformiste, qui refuse de disparaître. Une artiste qui a dû se battre pour exister dans un monde où les hommes occupaient toute la place.
Une mère qui a voulu sauver son fils et qui découvre à bout de souffle, qu’on ne sauve jamais personne sans se perdre un peu soi-même.
Catherine Hiegel porte cette contradiction avec une intensité magnifique. Elle fait de « Suzanne » une femme de chair, de colère et de peinture. Une femme qui brûle encore quand tout autour d’elle tout semble avoir déjà disparu.
Date : depuis le 25 septembre 2026 – Lieu : Théâtre du Montparnasse (Paris)
Mise en scène : Dan JEMMETT
