Au Reno Sweeney, les oubliées deviennent des icônes
Dans le cabaret spectral imaginé par Pierre Maillet, les fantômes ne reviennent pas hanter les vivants : ils chantent, se maquillent, délirent et transforment leur propre ruine en cérémonie pop.
Deux anciennes mondaines new-yorkaises, Edith Bouvier Beale et sa fille « Little Edie », tante et cousine germaine de Jackie Kennedy, vivent recluses dans leur manoir délabré de Grey Gardens.
Entre souvenirs aristocratiques, chansons, disputes et rêveries fantasmées, elles transforment leur chute sociale en cabaret halluciné.
Adaptant « L’Art de la chute » de Sara Stridsberg, Pierre Maillet fait de cette histoire vraie, un théâtre des marges où le glamour, la folie et la solitude deviennent les derniers éclats d’un monde disparu.
Dès les premières minutes, Pierre Maillet impose un théâtre du débordement intime. La scène devient une chambre en ruine, un club underground, un mausolée sentimental où se mélangent les souvenirs de Grey Gardens, les restes d’un rêve kennedien et les pulsations électriques d’un cabaret new-yorkais qui aurait survécu à toutes les faillites
Le Reno Sweeney apparaît comme un purgatoire pour créatures trop libres, trop folles, trop féminines pour le monde normatif. Ici, tout est performance de survie.
La chute comme un art du panache
Ce qui bouleverse surtout, c’est la manière dont le spectacle transforme la déchéance en geste esthétique. Chez Maillet, la marginalité n’est jamais un sujet sociologique : elle devient un art du panache. Les Beale ne tombent pas, elles habitent leur chute.
Elles inventent dans la misère un royaume halluciné où les chansons remplacent les meubles disparus et où les costumes deviennent les derniers remparts contre l’effondrement.
La mise en scène épouse cette logique de dérive permanente avec une grâce poisseuse et nocturne. Les changements de rôle, le transformisme, les glissements de genre, les surgissements musicaux fabriquent une sorte de carnaval désespéré où l’identité n’est plus qu’un masque tremblant sous la lumière.
L’écriture de Sara Stridsberg trouve ici un écrin idéal. Sa langue, traversée de violence, d’humour noir et d’éclats poétiques, avance comme une lame recouverte de paillettes.
Derrière les excentricités des deux femmes surgit peu à peu quelque chose de beaucoup plus cruel : la solitude immense des êtres devenus inutiles au monde.
La pièce parle de la domination patriarcale, de l’effacement des femmes vieillissantes, de la cruauté sociale envers les corps improductifs, mais elle le fait sans didactisme.
Tout passe par le vertige des images, par les fractures affectives, par cette sensation permanente que le rire peut se transformer en catastrophe dans la seconde suivante.
Frédérique Loliée est absolument sidérante. Son Edith Beale fille possède quelque chose d’un oiseau blessé qui continuerait malgré tout à danser au milieu des gravats.
Elle compose un personnage insaisissable, tour à tour diva déglinguée, enfant abandonnée, prédatrice affective et clown tragique. Son corps entier semble parler avant même les mots.
Chaque chanson, chaque silence, chaque mouvement de tête devient le symptôme d’une vie entière passée à vouloir rester visible malgré l’abandon. Elle ne joue pas la folie : elle en révèle la dimension profondément théâtrale, presque politique.
Face à elle, Pierre Maillet construit une Edith mère d’une cruauté languide et d’une drôlerie vénéneuse. Son interprétation brouille constamment les frontières entre tendresse maternelle, vampirisme émotionnel et cabotinage sublime.
Il y a chez lui un goût du travestissement qui n’a rien du numéro gratuit : il touche à quelque chose de plus ancien, de plus mélancolique, comme si le théâtre lui-même devenait le dernier refuge des identités rejetées.
Son cabaret n’est jamais un lieu de divertissement mais une machine à faire remonter les spectres.
Autour d’eux, les musiciens-interprètes fabriquent une pulsation continue, entre concert underground et cérémonie de fin du monde. La musique irrigue le spectacle comme une mémoire détraquée de l’âge d’or américain.
Les chansons apparaissent alors comme des bouées dérisoires contre le naufrage, des éclats de glamour dans un univers déjà en train de pourrir.
Un miroir sur des êtres déclassés qui refusent malgré tout de disparaître. Ce cabaret des ruines touche parce qu’il regarde ses monstres avec amour et célèbre leur liberté.
Et parce qu’au milieu des faux cils, des perruques et des mélodies fanées, il fait entendre aussi une vérité selon laquelle certaines vies ne trouvent leur grandeur qu’au bord de l’effondrement.
Dates : du 19 au 31 mai 2026 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris)
Adaptation et Mise en scène : Pierre Maillet et les Gens Déraisonnables
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