[BD] La Légende de Salomé, de Jean Dufaux & Eduard Torrents (Delcourt)
Avec La Légende de Salomé, Jean Dufaux et Eduard Torrents s’emparent d’une figure que la peinture, l’opéra et la littérature ont déjà mille fois auscultée pour en livrer, chez Delcourt, un récit complet de 88 pages au grand format. Paru le 7 mai 2026 hors collection, l’album revisite le mythe biblique de la danse des sept voiles à la lumière de Gustave Flaubert (Hérodias, 1877) et d’Oscar Wilde (Salomé, 1891) — deux textes qui, à la fin du XIXᵉ siècle, ont fait basculer la jeune princesse de Galilée du registre du péché biblique vers celui de la fascination fin-de-siècle.
L’argument tient en quelques lignes, mais il porte tout le poids d’une tragédie familiale. Le tétrarque Hérode Antipas a provoqué la haine des tribus de Galilée en se remariant à Hérodias, mère de la belle Salomé. La jeune fille se trouve l’objet des manipulations de son entourage. Pour leur complaire autant que par défi, au prix d’une danse devenue fameuse, Salomé obtiendra la tête du prophète Jean-Baptiste — Iaokannan dans le texte. Dufaux, dont on connaît le goût pour les huis clos vénéneux et les dynasties empoisonnées (Murena, Niklos Koda, Rapaces, Djinn), est ici en terrain familier : la haine, la jalousie, le désir et l’accusation s’y nouent dans le décor antique qu’il affectionne, entre intrigues de palais et tension prophétique.
Le scénariste belge ne paraphrase ni Flaubert ni Wilde : il en retient la matière brûlante — le regard d’Hérode, la rancune d’Hérodias, la danse comme arme — et la déplie en bande dessinée, registre où la chair, le décor et la parole peuvent jouer ensemble. C’est précisément ce que rend possible le trait d’Eduard Torrents, dessinateur barcelonais venu à la BD après une dizaine d’années passées dans la construction navale, et déjà remarqué pour Le Convoi chez Dupuis avec Denis Lapière. Sa Salomé, dressée entre les rideaux pourpres d’un palais hérodien, doit beaucoup au peplum classique mais également à la peinture symboliste qui, de Gustave Moreau à Franz von Stuck, a fait de la danseuse une icône ambiguë. La couleur de Bertrand Denoulet enveloppe le tout d’une lumière dorée qui appuie le climat opératique de l’album.
L’intérêt du livre tient justement à ce double ancrage. Sur le fond, Dufaux rappelle qu’avant d’être une figure d’art nouveau, Salomé est d’abord la pièce centrale d’une affaire de famille royale où chacun joue sa survie : Hérodias contre les tribus, Hérode contre Iaokannan, Salomé contre tout le monde et d’abord contre elle-même. Sur la forme, le grand format et les 88 pages cartonnées laissent à Torrents la place nécessaire pour déployer architectures, étoffes et corps, et au lecteur celle de s’attarder sur chaque planche comme on s’attarderait devant un tableau. On retrouve là un type d’objet — l’album-spectacle, dense mais lisible d’un trait — qui a fait le succès des grands cycles antiques de Dufaux.
À recommander aux lecteurs de Murena et de Djinn, bien sûr, mais aussi à tous ceux que la figure de Salomé continue d’intriguer : le mythe a traversé Flaubert, Mallarmé, Wilde, Strauss et Moreau sans s’épuiser, et cette relecture en récit complet en propose une nouvelle déclinaison, accessible et pleinement assumée comme grand livre d’images.
A lire !!
Résumé éditeur :
Une sombre histoire de famille : haine, jalousie, désir, accusation. Le maître du peplum, Jean Dufaux, revisite avec brio les écrits de Gustave Flaubert et Oscar Wilde, grâce au dessin spectaculaire d’Eduard Torrents.
Le tétrarque Hérode Antipas a provoqué la haine des tribus de Galilée en se remariant à Hérodias, mère de la belle Salomé. La jeune fille se trouve l’objet de leurs manipulations. Pour leur complaire autant que par défi, au prix d’une danse devenue fameuse, Salomé obtiendra la tête du prophète Jean-Baptiste, dit Iaokannan.
Extrait de la BD :
Date de parution : 7 mai 2026 Scénario : Jean Dufaux Dessin : Eduard Torrents Couleurs : Bertrand Denoulet Éditeur : Delcourt Collection : Hors Collection Format / Pages : 22,7 × 29,8 cm – 88 pages