[BD] Une dernière partie de flipper…, de Rune Ryberg (Aventuriers d’Ailleurs)
Il y a, dans la fréquentation prolongée d’une salle d’arcade, quelque chose qui s’apparente à un sursis. On y entre adolescent, on en ressort sans s’en apercevoir, légèrement moins jeune, un peu plus seul, les doigts encore tachés de nicotine et la rétine saturée de néons. Avec Une dernière partie de flipper…, l’auteur danois Rune Ryberg signe une chronique tendre et grinçante de cet entre-deux, et fait du flipper bien plus qu’un décor : le compagnon de route d’une amitié qui refuse de grandir.
Nous sommes en 1993, dans une banlieue indéterminée. Rick et Bass ne sont plus tout à fait des ados, pas encore des adultes, et préfèrent que ça dure. Ils traînent dans une salle d’arcade miteuse, enchaînent les plans foireux, les petits larcins, les soirées qui dérapent. Rick, l’ami d’enfance toxique, attire son comparse vers les zones grises ; Bass, lui, sent confusément que quelque chose finit. Sous l’influence du premier, le second va devoir choisir : se reprendre, ou continuer à glisser. Une dernière partie de flipper… raconte cette bascule avec une justesse mélancolique rare.
Ryberg ne s’en cache pas : Bass est un autoportrait partiel de lui-même jeune, et Rick s’inspire d’un ami d’enfance bien réel, celui qui l’a poussé à sortir de son cocon pour aller voir le monde. Cette matière vécue irrigue chaque planche, sans verser dans l’autofiction nombriliste : l’auteur garde la bonne distance, celle qui permet à la fiction de respirer. On reconnaît, dans la moiteur des arcades et l’odeur de tabac froid, la précision documentaire de quelqu’un qui y était.
Le flipper n’est pas un prétexte : c’est un personnage. Pour préparer l’album, Ryberg a installé une machine chez lui et passé des heures à en démonter le langage visuel — fils apparents, mécaniques baroques, sons saturés, couleurs criardes. Il en restitue le chaos esthétique avec une jubilation contagieuse : chaque planche de jeu devient une débauche graphique, une explosion de pop assumée qui rappelle pourquoi cette mécanique-là a fasciné toute une génération avant l’avènement du tout-numérique.
Son style, justement, est aussitôt identifiable : un trait pop-excentrique, des couleurs acides, une énergie cartoonesque héritée de son passé d’animateur et de designer de jeu vidéo. Difficile de ne pas penser à Joann Sfar, Lewis Trondheim ou Christophe Blain, dont Ryberg revendique l’influence — cette manière de faire dialoguer la grosse blague, la mélancolie sourde et la virtuosité graphique. La mise en page, dynamique, alterne grandes cases tape-à-l’œil et fourmillements de détails ; on sent l’animateur derrière chaque enchaînement.
Ryberg occupe d’ailleurs depuis dix ans une place singulière dans la BD scandinave. Né en 1979, lauréat d’une bourse de trois ans de la Danish Arts Foundation, il a publié Gigant (AdHouse, 2014), Tilt (déjà autour de Rick et Bass, traduit chez Visovum en 2018), Witch Mountain, Westend Boy, ou encore Homunculus. Surtout, son Death Save a raflé en 2019 le Prix Ping du meilleur album de l’année, plus haute distinction de la BD danoise. Une dernière partie de flipper… prolonge cette veine intime et pop avec une ampleur nouvelle.
Car ce qui frappe ici, c’est le format : 248 pages d’un seul tenant pour un one-shot qui prend le temps de laisser ses personnages respirer, divaguer, se taire. Les Aventuriers d’Ailleurs, label du groupe Bamboo dédié aux voix singulières venues d’ailleurs, offrent à Ryberg l’écrin large qu’appelait ce récit-fleuve. On en sort avec la sensation d’avoir partagé une saison entière avec deux paumés magnifiques, et l’envie de retourner, juste une fois, glisser une pièce dans la fente.
A lire !!
Résumé éditeur
1993, dans une banlieue quelconque. Plus vraiment des ados, pas encore des adultes, Rick et Bass traînent dans une salle d’arcade miteuse en enchaînant plans foireux et petits larcins. Pour eux, pas question de devenir adultes. Pourtant, ne serait-il pas temps ? Sous l’influence toxique de Rick, son ami d’enfance, Bass va devoir se prendre en main s’il ne veut pas sombrer. Soif de vivre et insouciance de la jeunesse dans ce qu’elle peut avoir de plus fantasque, en plein âge d’or du flipper et des jeux vidéo…
Fiche éditeur
Une dernière partie de flipper…
Scénario & dessin : Rune Ryberg
Éditeur : Aventuriers d’Ailleurs (groupe Bamboo)
Genre : récit graphique, one-shot
Format : 228 x 298 mm, 248 pages
Date de parution : 27 mai 2026
ISBN : 978-2-3860-4108-2
Prix : 26,90 €

