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Théâtre des Bouffes du Nord du 10 au 27 septembre 2014

Le théâtre de Joël Pommerat est un monde à part qui chemine entre le clair et l’obscur. Un monde d’ambiguïté, de trouble, de profonde humanité où par-delà le visible et son implacable vérité, l’inconscient de nos “je” et les interdits collectifs sont également convoqués.

[pull_quote_center]En maître incontesté du plateau,  Pommerat donne corps à une fable entre réalisme et onirisme d’une poignante intensité[/pull_quote_center]

Un monde sans fard lorsqu’il s’attaque au conte en revisitant de sa magie noire Pinocchio, Le Petit Chaperon rouge ou Cendrillon. Un monde désabusé, d’illusions perdues traduisant parfaitement les angoisses de notre époque lorsqu’il narre le capitalisme dans Les Marchands ou La grande et fabuleuse histoire du commerce . Chacune de ses oeuvres est d’une inventivité plastique et théâtrale rares où Pommerat s’affirme comme l’un des auteurs-metteurs en scène majeur de cette dernière décennie.

Cet enfant a pour origine une commande de la CAF du Calvados pour laquelle les témoignages de père et de mère ont été recueillis sur le thème de la parentalité. Toutefois la version de la pièce n’en est pas inspirée car elle se réfère à une vision personnelle de Joël Pommerat mêlée à la lecture d’autres auteurs sur ce thème et plus adaptée à la forme théâtrale.

Le spectacle scrute la difficulté à être parents, tout en renvoyant également en miroir à l’enfance des protagonistes, à travers une succession de scènes courtes qui interroge la question des droits, des devoirs mais aussi du sentiment qu’implique cette responsabilité.

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Pure tragédie contemporaine où les personnages, façonnés d’une réalité très concrète, s’exposent fatalement ou arbitrairement, à des relations conflictuelles et à des situations inextricables.

Sommes-nous conditionnés par la quête d’un idéal de bonheur familial inaccessible ? ou avons-nous choisi de poursuivre inlassablement ce bonheur, entraînant avec lui la détresse de l’échec ?

On assiste à une série de confrontation familiale où l’incommunicabilité, le chantage affectif, l’immaturité, la névrose, la perversité sont les ressorts. Un trait d’humour, une situation décalée permettent d’alléger, parfois, une ambiance lourde et pesante.

Une mère reproche à sa fille d’être grise quand elle, la mère, a tant fait “pour qu’elle brille” ; une adolescente vouvoie son père et lui fait part de son indifférence à ne plus le voir ; une femme enceinte idéalise sans limite son nouveau statut et l’amour qu’elle portera à son enfant tandis qu’une autre souffre en accouchant ; une mère célibataire offre son enfant à des voisins ; une femme doit identifier le corps de son supposé fils ; une mère dépressive et possessive retient son enfant qui doit partir à l’école…

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La mise en scène de Joël Pommerat et son rendu singulier revisitent avec la distanciation nécessaire ces destins douloureux où la parole est au centre de tout avec son couperet et son implacable retentissement “J’aurais tellement aimé comprendre qu’on ne sait pas tout, qu’on n’est pas obligé de tout savoir tout de suite”…

En maître incontesté du plateau : dépouillé, découpage en séquences brèves à l’absence de linéarité, utilisation de la lumière et ses effets abstraits (Eric Soyer), quasi- absence de couleurs (des contrastes), mise en valeur du corps du comédien dans l’espace scénique, illustration sonore entre chaque scène, Pommerat donne corps à une fable entre réalisme et onirisme d’une poignante intensité.

Les comédiens Carole LabouzeSaadia BentaïdAgnès Berthon Lionel CodinoRuth OlaizolaJean-Claude PerrinMarie Piemontese sont d’une profonde justesse pour dire l’aliénation et perversité des rapports familiaux dans un jeu direct et immédiat.

“Une chanson douce que me chantait ma maman” où lorsque les notes ne savent pas ou plus s’accorder…

Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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