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« La vie devant soi », ou l’insolente tendresse des oubliés

"La vie devant soi", ou l'insolente tendresse des oubliés
© Cédric Vasnier

« La vie devant soi », ou l’insolente tendresse des oubliés

Il y a chez Romain Gary une façon particulière de faire danser le désespoir avec l’insolence, de glisser de la farce au déchirement sans jamais prévenir.

« La Vie devant soi » publié sous le pseudonyme d’Émile Ajar, est de ces romans qui vous prennent à rebours, vous arrachent un sourire avant de vous laisser avec un nœud dans la gorge.

Tigran Mekhitarian s’empare de cette matière profondément humaine, de cette langue cabossée et merveilleusement vivante, pour faire remonter à la surface les fantômes d’une humanité reléguée aux marges.

Une histoire d’amour, de survie et de dignité, où les plus abîmés ont encore quelque chose à nous apprendre.

Une vie à hauteur d’humanité

Sa mise en scène porte la marque de son geste volubile, une théâtralité généreuse et sans cesse en mouvement, où les corps, les voix et les ruptures de rythme se répondent dans une effervescence qui fait du plateau le prolongement fiévreux de la langue de Gary.

Dans le Belleville populaire de Gary, Momo grandit auprès de Madame Rosa, ancienne prostituée juive rescapée des camps, qui recueille les enfants abandonnés par la vie avant même de l’avoir commencée.

Entre le gamin arabe et la vieille femme, une affection rugueuse s’invente, faite de chamailleries, de provocations et d’une tendresse qui ne dit pas son nom.

Jusqu’à ce que le corps de Madame Rosa se défasse et que l’enfant, devenu presque adulte, comprenne que l’amour consiste parfois à accompagner l’autre vers sa disparition.

Tigran Mekhitarian fait le choix d’un théâtre de la narration, laissant à Momo le soin de raconter, d’incarner et de convoquer les figures de ce petit monde en marge.

Il s’empare du personnage avec une fougue juvénile, une gouaille généreuse, une énergie qui épouse les emballements de la langue d’Ajar. Les mots fusent, dérapent, se télescopent.

Derrière l’humour parfois ravageur affleure une lucidité précoce, celle d’un enfant qui a déjà compris beaucoup trop de choses sur la cruauté des hommes.

Le comédien trouve dans cette parole une vitalité communicative et fluide. Face à lui, Myriam Boyer est une Madame Rosa bouleversante de vérité.

Pas de misérabilisme, pas de pathos, mais une humanité à vif, une présence qui semble porter sur ses épaules tout le poids d’une existence fracassée.

Sa silhouette fatiguée, ses colères, ses peurs et ses éclats de tendresse composent le portrait d’une femme qui s’accroche à la vie avec une obstination presque animale.

La comédienne ne cherche jamais à attendrir. Elle laisse simplement apparaître les fissures, les failles, les ravages du temps.

Et c’est dans cette vérité sans apprêt que surgit l’émotion. Une grande interprétation, traversée par cette pudeur des êtres qui n’ont plus rien à perdre.

Léonard Stefanica apporte au spectacle une autre respiration. Musicien et interprète de plusieurs personnages, il donne corps à cette humanité disparate qui gravite autour de Madame Rosa.

Son violon accompagne les soubresauts du récit, installe des parenthèses sensibles, parfois mélancoliques, dans un spectacle qui ne cesse de passer du rire aux larmes.

La scénographie laisse toute sa place à la circulation des voix et des corps. Mekhitarian privilégie l’urgence du récit à l’illustration. Mais l’essentiel est ailleurs.

Dans cette façon de faire cohabiter les solitudes, de réunir ceux que la société préfère tenir à distance. Juifs, Arabes, immigrés, prostituées, enfants abandonnés : Gary compose une communauté de naufragés qui trouve dans l’affection son ultime territoire de liberté.

Son humanisme n’a rien de confortable. Il est traversé de colère, d’ironie, de contradictions, et d’une tendresse qui ne demande aucune permission.

À l’heure où les replis identitaires prospèrent et où la fraternité semble devenue une valeur suspecte, cette histoire d’amour entre une vieille femme juive et un enfant arabe résonne avec une acuité particulière.

Il reste cette image, celle d’un enfant qui refuse d’abandonner celle qui l’a recueilli, alors même que le monde semble avoir déjà renoncé à elle.

Le titre de Gary avait quelque chose de vertigineux. Car la vie devant soi, pour Momo, se construit d’abord dans l’apprentissage de la perte.

Et si la mort finit toujours par avoir le dernier mot, elle ne pourra rien contre cette obstination à aimer. C’est peu. C’est immense. Et c’est pourtant ce qui nous reste.

Dates : du 22 octobre au 20 décembre 2026 – Lieu : Studio des Champs-Elysées (Paris)
 Mise en scène : Tigran Mekhitarian

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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