Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène de Denis Podalydès, à Paris

CAPTUR~3

© Christophe Raynaud de Lage

Comédie Française du 24 mai au 20 juillet 2014 

Pièce noire et baroque portée par la virtuosité de la langue Hugolienne et les figures qui s’y déploient, elle emprunte à la liberté du drame shakespearien et aux passions des tragédies antiques.

Des personnages qui prennent à la fois une dimension dramatique, propre à l’intrigue et à ses rebondissements, et une dimension allégorique, mythique avec un souffle poétique : Lucrèce la sainte martyre dans un corps de démon, Gubetta l’Antéchrist, Gennaro héritant de Moïse et d’Œdipe, Alphonse le mari jaloux et cauchemardesque ou encore un groupe de jeunes gens décadents.

[pull_quote_left]Dans cette inversion des genres et ce parti pris de mise en scène qui donnent à voir des représentations chimériques, se calque en miroir toute la dimension tragique de l’œuvre, porteuse du destin impossible de la mère empêchée et du fils hanté.[/pull_quote_left]

Hugo disait à propos de ce texte : “Je cherche dans cet océan de noirceur la goutte de lait qui va teinter tout le reste” et cette perle de lait, c’est la monstrueuse Lucrèce femme de pouvoir aux mains tachées de sang qui cache un cœur de mère en quête de rédemption.

La version qui nous est présentée par Denis Podalydès rappelle cette indication de l’auteur “Les ténèbres sont multiples, la nuit est une”. Opératique et somptueuse, elle nous plonge au cœur d’un espace temps onirique et révélateur aux contrastes affirmés, mêlant le grotesque et le sublime, l’ironie et la mort.

LUCRECE BORGIA -

© Christophe Raynaud de Lage

Avec des costumes sombres aux doublures de couleurs signés Christian Lacroix, les lumières en clair-obscur de Stéphanie Daniel, les décors d’Eric Ruf tout droit sortis de l’école hollandaise, la musique funèbre de Verdi, s’impriment des corps et des visages qui émergent puis retournent à la nuit.

Nous sommes à Venise durant le carnaval. Gennaro est soldat, fils abandonné, il ignore qu’il est le fruit d’un inceste entre Lucrèce Borgia et son frère Jean. Lucrèce y séjourne également, sous une fausse identité. Elle découvre Gennaro endormi et, débordant d’amour maternel, elle dépose un baiser sur son front. Le Duc Alphonse d’Este, son troisième mari, la soupçonne aussitôt de le tromper…

Identités cachées puis révélées, quiproquo, haine, désamour…Tous les ingrédients d’un drame romantique sont mis en place.

Guillaume Gallienne incarne loin de toute emphase mais dans une intériorité enivrante et puissante cette femme dévastée aux prises avec son instinct maternel rédempteur et l’infamie séculaire dont elle veut se défaire.

Tandis que dans un parfait contrepoint, son fils caché, le jeune Gennaro, est joué par l’excellente Suliane Brahim, un homme/enfant à l’esprit pur et chevaleresque, entre rejet et horreur pour Lucrèce, dont elle restitue à l’abri d’un jeu d’une grande maîtrise tout le poids dévastateur du secret et l’impulsivité frondeuse.

LUCRECE BORGIA -

© Christophe Raynaud de Lage

Dans cette inversion des genres et ce parti pris de mise en scène qui donnent à voir des représentations chimériques, se calque en miroir toute la dimension tragique de l’œuvre, porteuse du destin impossible de la mère empêchée et du fils hanté.

[pull_quote_left]La version qui nous est présentée par Denis Podalydès rappelle cette indication de l’auteur “Les ténèbres sont multiples, la nuit est une“. Opératique et somptueuse, elle nous plonge au cœur d’un espace temps onirique et révélateur aux contrastes affirmés, mêlant le grotesque et le sublime, l’ironie et la mort.[/pull_quote_left]

Scène saisissante qui voit dans un duel de monstres s’affronter Lucrèce et son époux qu’elle implore pour ne pas exécuter la condamnation à mort de Gennaro. Elle offre à Eric Ruf une partition mémorable et de haut vol où se déversent avec une intensité inouïe la perversité, la souffrance et la dévastation de Don Alphonse d’Este.

Christian Hecq dans le rôle du serviteur exécuteur des basses oeuvres est un Gubetta aussi démoniaque que vénéneux.

Bravo également à Eric Génovèse (Jeppo) et Georgia Scalliet (la princesse Negroni).

Une plongée sans retour dans les ténèbres de l’âme humaine…

Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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