Je suis en CP : A la tour Eiffel, niveau 2 (Flammarion jeunesse)
Je suis en CP : À la tour Eiffelest un livre de la collection « Je suis en CP » de Flammarion Jeunesse, spécialement conçu pour les enfants qui apprennent à lire. Adapté au niveau 2 (Je lis presque seul), il propose une histoire accessible avec un vocabulaire simple et des phrases courtes.
Dans cette aventure, les élèves découvrent la célèbre tour Eiffel et vivent une sortie scolaire pleine de surprises. Au fil du récit, les jeunes lecteurs suivent les personnages dans leurs découvertes tout en développant leur confiance en lecture. Ce livre est idéal pour les enfants de CP qui souhaitent progresser tout en prenant plaisir à lire une histoire amusante et enrichissante. Non seulement, les jeunes lecteurs vont apprécier cette histoire, mais en plus, ils vont apprendre l’histoire de la Tour Eiffel !
Je suis en CP : est une série à suivre et qui existe pour trois niveaux de lecture !
Trop classe !est un album tendre et plein d’énergie publié chez Glénat Jeunesse. À travers une joyeuse procession d’animaux qui se dirigent vers un mystérieux rendez-vous, les jeunes lecteurs découvrent une histoire rythmée, drôle et colorée. « 1, 2, 3, souriez ! » C’est le grand jour. Ours donne le signal du départ et une joyeuse farandole d’animaux se met en route. Au fil des pages, papillons, hippopotames, éléphante, loutre, orang-outan, zèbre et bien d’autres rejoignent le cortège dans une ambiance festive et pleine de bonne humeur. Mais où vont-ils donc avec autant d’empressement ? Le mystère se dévoile peu à peu jusqu’à une tendre surprise finale autour de la photo de classe.
Les dessins de Popy Matigot donnent vie à une galerie d’animaux attachants et expressifs. Chaque double page fourmille de détails qui invitent les jeunes lecteurs à observer, compter et retrouver les personnages tout au long de l’histoire. Les illustrations pleines de vie accompagnent avec douceur la découverte de l’école, de l’amitié et du plaisir d’être ensemble. Une lecture idéale pour les enfants de maternelle, particulièrement autour du thème de la rentrée et de la vie de classe.
Trop classe est un album tendre, pétillant et plein d’énergie, parfait pour accompagner les premières années d’école et donner envie de sourire pour la photo de classe !
[BD] Innocent III – L’hérésie cathare, de Bernard Lecomte, Rémi Beaupré & Christophe Babonneau (Glénat)
Voilà un sujet rare au rayon franco-belge : la bande dessinée historique s’aventure cette fois sur les terrains glissants du XIIIe siècle papal. Le 24 juin 2026 paraît chez Glénat, dans la collection Un pape dans l’histoire, le dixième volet de la série, Innocent III – L’hérésie cathare, signé par Bernard Lecomte et Rémi Beaupré au scénario, et Christophe Babonneau au dessin. Une fresque de 56 pages au format 24×32 cm qui s’attaque à l’un des pontificats les plus structurants – et les plus discutés – de l’histoire de l’Occident chrétien.
Élu en 1198 à trente-sept ans, Lotario dei Conti di Segni, devenu Innocent III, occupe la chaire de saint Pierre pendant dix-huit ans. Juriste formé à Bologne et Paris, conscient de l’érosion politique de la papauté face aux royaumes naissants, il consacre son règne à reconstruire l’autorité romaine sur la chrétienté. C’est lui qui lance la croisade contre les Albigeois, convoque le concile œcuménique du Latran IV et fixe pour des siècles les contours de la vie catholique : confession annuelle obligatoire, statut des juifs et des musulmans, encadrement des évêques.
C’est sur ce socle dense que Lecomte et Beaupré bâtissent leur récit. Bernard Lecomte, journaliste et historien spécialiste du christianisme, ancien rédacteur en chef de La Vie et grand reporter à L’Express, signe depuis vingt ans des essais de référence sur les papes : il connaît la matière vaticane sur le bout des doigts. Avec Beaupré à ses côtés pour rythmer le scénario, le tandem évite l’écueil hagiographique. Plutôt qu’un portrait monolithique, c’est l’homme d’État qui apparaît – diplomate, manœuvrier, parfois acculé, capable d’envoyer ses légats négocier dans le Midi avant de lâcher Simon de Montfort sur Béziers et Carcassonne.
Le récit circule entre les chancelleries romaines et les sénéchaussées occitanes par l’entremise d’un personnage central, Bertrand de Castanet, jeune ecclésiastique envoyé en mission auprès des cathares. Son parcours fait office de fil rouge : il offre au lecteur un point d’ancrage incarné dans une matière qui, sans lui, resterait abstraite. On regrette toutefois que ce personnage, prometteur, reste un peu en retrait : davantage témoin que véritable moteur dramatique, il sert surtout de relais entre les grandes manœuvres, sans que son intimité ou ses dilemmes intérieurs soient pleinement explorés.
Côté dessin, Christophe Babonneau déploie un trait fluide aussi à l’aise dans les coursives du Latran que dans les rues étroites de Carcassonne ou les chevauchées à travers les vignobles du Languedoc. Les couleurs accompagnent ce parti pris d’historicité maîtrisée : ocres et bruns terreux pour le Midi, dorures byzantines pour le Vatican, gris froids pour les épisodes militaires. Le tout dans un format album cartonné qui laisse respirer les grands tableaux. Si la reconstitution force le respect, on aurait parfois aimé un découpage plus audacieux : la mise en page, sage et appliquée, privilégie la lisibilité documentaire au souffle épique.
Le tropisme du pape médiéval reste rare en bande dessinée francophone. Quand Dufaux et Xavier signaient Croisade au Lombard, l’angle était celui du chevalier ; Le Troisième Testament d’Alex Alice et Xavier Dorison flirtait avec le pouvoir clérical, mais via l’ésotérisme. Ici, les auteurs assument un biopic du pontife lui-même. Le concile du Latran IV, longue séquence centrale, est traité avec une rigueur de documentaire : on y croise saint Dominique encore inconnu, Pierre II d’Aragon avant Muret, les cardinaux et les évêques d’une chrétienté sur le point d’être codifiée pour des siècles. C’est là toute la force – et la limite – de l’album : cette séquence, passionnante sur le fond, se révèle aussi la plus statique, enchaînant les joutes verbales et les plans de chancellerie au détriment du mouvement.
Au sortir de la lecture, deux choses frappent : la densité du propos, qui exige d’accepter quelques pages chargées en texte, et la cohérence d’un récit qui refuse les facilités. C’est aussi sa principale réserve : à vouloir tout dire d’un pontificat foisonnant, l’album devient par moments aride, et l’émotion peine à affleurer sous l’érudition. Innocent III – L’hérésie cathare n’est pas un album léger : c’est un projet d’auteur exigeant, qui restitue la grandeur stratégique et la brutalité historique d’un pape convaincu de sauver l’Église en la rebâtissant de fond en comble. On le recommandera donc avant tout au lecteur curieux d’histoire des religions ou du Moyen Âge méridional, en sachant qu’il demandera, du grand public, un véritable effort d’attention.
À lire, pour les amateurs d’Histoire !
📖 Résumé de l’éditeur
Début du XIIIe siècle. Dans le Midi, la doctrine cathare gagne du terrain et défie l’autorité du Saint-Siège. Pour reprendre la main, le pape Innocent III dépêche sur place Bertrand de Castanet, jeune homme d’Église formé à la diplomatie, chargé d’évaluer la situation et de préparer la riposte. Mission politique, militaire et spirituelle à la fois, qui mènera son protagoniste au cœur de la croisade albigeoise. À travers ce parcours, l’album dresse, sur 56 pages, le portrait d’un pontife stratège et d’une Église en train de redéfinir son rôle dans l’Occident médiéval.
Suzie et Morue – Tome 1 : Des vacances archidémoniaques ! Une bande dessinée drôle, tendre et délicieusement fantastique pour les jeunes lecteurs dès 7 ans. Suzie, une petite cyclope curieuse et débordante d’imagination, passe ses vacances avec Morue, une jeune sirène qui a bien du mal à se comporter comme les autres sirènes. Comme leurs parents sont amoureux, les deux filles se retrouvent à passer du temps ensemble. En explorant les environs, elles découvrent un mystérieux livre de magie et invoquent sans le vouloir d’étranges démons.
Entre sortilèges, créatures fantastiques et situations amusantes, Suzie et Morue vont vivre des aventures aussi drôles qu’inattendues tout en apprenant à devenir de vraies amies. Une BD pleine d’humour, de fantaisie et de tendresse, idéale pour les jeunes lecteurs. Une lecture idéale pour embarquer dans des vacances pas comme les autres, où chaque page réserve son lot de créatures étranges et de fous rires.
[BD] Mussolini, T1 – Avanti Popolo, de Patrice Perna & Malo Kerfriden (Glénat)
Il y a quelque chose de rare dans la BD historique franco-belge : prendre le fascisme italien par l’autre bout, celui de sa déroute. Patrice Perna et Malo Kerfriden ouvrent chez Glénat une série consacrée à Benito Mussolini en commençant non par l’ascension du dictateur, mais par les heures qui précèdent sa chute. Avanti Popolo, premier tome à paraître le 24 juin 2026, croise la trajectoire d’un adolescent italien réfugié en France et celle d’un Duce paranoïaque retranché à Milan en avril 1945. Deux fils qui finiront par se rejoindre, sur les lèvres mêmes des chants partisans.
Folco, ou l’éveil d’un partisan
L’album s’ouvre dans la France occupée, du côté des immigrés italiens. Folco est l’un de ces adolescents que la guerre a déracinés deux fois : par l’arrivée en France, puis par l’occupation allemande qui s’abat sur son pays d’adoption. Le scénariste suit ce personnage avec un soin discret, refusant la grande chronique pour s’attarder sur des fragments : un chant entendu derrière une cloison, une lettre, un visage de partisan croisé au détour d’une route. L’éveil politique du jeune homme se fait par l’oreille avant de se faire par la pensée — les hymnes révolutionnaires italiens, Bandiera Rossa en tête, le rappellent à une communauté qu’il croyait abstraite. La décision qu’il prend alors, rejoindre les partisans qui se battent contre Mussolini dans le nord de la Botte, n’a rien d’un héroïsme grandiloquent. Elle ressemble plutôt à une réponse à un appel qui montait depuis longtemps sans qu’il l’identifie.
Milan, avril 1945 : la fin d’un homme
Le récit bascule trois ans plus tard, en avril 1945, dans une Milan que la guerre étrangle. Le Comité de Libération nationale est aux portes de la ville, les troupes allemandes en débandade, et le cardinal Ildefonso Schuster, archevêque de Milan, tente une dernière médiation entre Mussolini et les insurgés. Perna restitue cette séquence — historiquement attestée, peu connue, et fascinante — avec une économie de moyens remarquable. Le cardinal qui parle bas, le Duce qui s’enferme dans son entêtement, les officiers fascistes qui sentent que tout est perdu mais s’accrochent encore à un fantasme de redoute alpine : voilà du bel arrière-plan. Le Mussolini que dépeint le scénariste n’a plus grand-chose du tribun de la fenêtre du Palais Venezia. C’est un homme rongé, méfiant de tous, persuadé que ses propres généraux le trahissent, et qui ne supporte plus que la voix de Clara Petacci. La déchéance n’est pas spectaculaire mais sourde, opaque voire suintante.
Kerfriden et les ambiances de fin de guerre
Le dessin de Malo Kerfriden tient sa partition avec une précision qu’on lui connaît depuis Le Sceau de l’Espagne ou Res Publica. L’auteur breton sait poser des éclairages d’arrière-saison, des intérieurs lourds de fumée et de soupçon, des visages tirés par l’insomnie. Sa palette tire vers les bruns chauds, les gris cendre et les rouges de braise — des couleurs qui sentent la fin du monde davantage que la simple fin d’un régime. La construction des planches, sobre, refuse les esbroufes pour favoriser la lecture du jeu d’acteurs : on lit les silences autant que les phylactères. Quelques cases plus larges, qui dégagent le ciel ou les places urbaines vidées, viennent rappeler de loin en loin que l’Histoire enveloppe les hommes plus qu’elle ne les sert. La collaboration avec Perna, déjà rodée sur d’autres récits adultes, trouve ici un point d’équilibre rare.
Un terrain peu fréquenté en BD franco-belge
La fin du fascisme italien reste un sujet curieusement absent de la BD française, davantage attirée par la France occupée, l’Allemagne nazie ou la Résistance hexagonale. Perna et Kerfriden viennent combler un manque. Ils le font sans manichéisme : Folco n’est pas un saint, Mussolini n’est pas un monstre de carton, le cardinal Schuster n’est pas un personnage providentiel. Chacun avance dans la brume de sa propre époque, et c’est précisément ce qui donne à ce premier tome sa densité. Le titre, Avanti Popolo, emprunté à Bandiera Rossa, agit comme un fil rouge sonore — l’hymne d’un peuple qui se relève pendant qu’un autre, celui des chemises noires, s’effondre. On referme l’album en attendant la suite : la cavale du Duce, son arrestation à Dongo, et la place Loreto. Le second acte est attendu, et la promesse posée ici est solide.
📖 Résumé de l’éditeur
France occupée, Seconde Guerre mondiale. Folco, adolescent italien en exil, rêve d’évasion et de liberté. Mais la découverte des chants révolutionnaires de son pays bouleverse sa trajectoire et le pousse à rejoindre les partisans qui combattent Mussolini. Trois ans plus tard, en avril 1945, Milan vacille. Le cardinal Schuster engage une ultime médiation entre le Duce et le Comité de Libération nationale. Affaibli, dévoré par la paranoïa, Mussolini refuse pourtant toute reddition. Premier acte d’un récit qui orchestre la chute d’un dictateur, d’une idéologie et d’une époque.
Dusty, chien de berger : Michael Morpurgo prolonge son grand récit animal sous le Premier Empire
À quarante-trois ans de distance de Cheval de guerre, Michael Morpurgo remet le couvert et ce n’est pas une nouveauté gratuite. L’auteur britannique, ancien Children’s Laureate de Sa Majesté et signature de quelque cent cinquante livres traduits aux quatre coins de la planète, a sorti ce 11 juin chez Gallimard Jeunesse un roman pour les 8 ans et plus qui prolonge l’une des plus belles veines de son œuvre : raconter la guerre à hauteur de bête.
Le décor : la Grande-Bretagne de 1815. Le pays panse à peine ses plaies napoléoniennes quand Dusty voit le jour dans une ferme de moutonniers, insouciant comme tout chiot devrait l’être. La petite Bethany devient son monde. Mais le destin des bergers anglais à cette époque n’a rien d’idyllique : Dusty est arraché à sa maîtresse, vendu, et il lui faut apprendre vite. Conduire un troupeau sur des routes qui montent jusqu’à Londres, traverser des centaines de kilomètres de campagne, survivre. Quand la nouvelle de Waterloo arrive en ricochet jusqu’à lui, un inconnu croise sa route, porteur d’un récit qui changera tout.
La méthode Morpurgo, intacte depuis quarante ans
Ceux qui ont aimé Cheval de guerre, paru en 1982 chez Kaye & Ward, longtemps confidentiel avant d’être adapté à Broadway en marionnettes puis porté à l’écran par Steven Spielberg en 2011, retrouveront ici un dispositif familier. Chez Morpurgo, le grand fait historique se voit toujours d’en bas, à travers les yeux d’un animal qui ne comprend rien aux raisons mais tout des conséquences. C’est par cette voie oblique que l’auteur réussit, depuis quatre décennies, à parler aux enfants de ce que les adultes peinent à formuler. Un mécanisme qui n’a pas pris une ride.
L’autre nom à inscrire en toutes lettres sur la couverture, c’est celui de Michael Foreman. L’illustrateur, complice de Morpurgo sur d’innombrables titres, est à son texte ce que Sempé fut à Goscinny : un regard, une chaleur. Ses encres composent une Angleterre rurale à la fois précise et tendre, jamais misérabiliste, jamais carte postale. Le duo a déjà fait ses preuves sur Le Royaume de Kensuké ou Le Phare aux oiseaux. On finit par s’attacher à ce trait comme à une signature familière, presque rassurante.
Waterloo vu d’en bas, depuis les collines anglaises
Côté thématique, l’angle est plus rare qu’il n’y paraît : voir 1815 avec des yeux anglais, c’est inverser un imaginaire scolaire français qui range Waterloo dans la case des défaites héroïques. Pour le lecteur de huit ans, c’est une découverte. La fin des guerres napoléoniennes a aussi été, outre-Manche, le retour de soldats brisés, de paysages bouleversés et d’une économie agricole en pleine mutation, toutes choses que le roman effleure sans alourdir, à la mesure d’un public junior. Pour les enseignants de CM ou de Sixième qui voudraient aborder la période en littérature de jeunesse, l’occasion est trop belle.
Pour qui craindrait que Morpurgo ait perdu la main : pas d’inquiétude. Le format reste celui de la collection « Roman Junior » de Gallimard Jeunesse, 208 pages au 14×20,5 cm, 15,90 €, parfait pour le lecteur autonome qui veut un récit dense sans s’épuiser. La traduction est signée Diane Ménard, une habituée du texte morpurgien. Gallimard Jeunesse, qui écoule l’auteur par millions d’exemplaires en France depuis des décennies, sait pourquoi il continue de miser sur ce nom. Dusty, chien de berger a tout du futur classique de lecture suivie, à glisser dans la bibliothèque entre Le Royaume de Kensuké et Le secret de Grand-Père. Un de ces romans qu’on lit petit et qu’on retrouve plus tard, en se demandant pourquoi on n’avait pas pleuré la première fois.
[Jeunesse] Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, d’Olivier Dupin & Agnès Ernoult (Gautier-Languereau)
Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen (Gautier-Languereau, 2026)
Vous tournerez la dernière page deux fois. C’est rare. C’est même presque inédit pour un album destiné aux trois ans. Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, paru le 17 juin 2026 chez Gautier-Languereau, prend ainsi ses lecteurs à contre-pied dès la couverture. Un lapin en blouse blanche, un cabinet médical perdu au creux d’une forêt, des patients qu’on devine en file d’attente : tout est mignon, et pourtant tout grince un peu. Olivier Dupin (au texte) et Agnès Ernoult (aux pinceaux) s’amusent en effet du décalage entre l’imagerie rassurante de l’album jeunesse et un fond qui flirte ouvertement avec l’inquiétude.
Le point de départ ? Le docteur Hubert Von Hoffen reçoit, ausculte, soigne. Tous les patients ressortent contents. Tous, sauf certains, qu’on n’a jamais revus. La phrase tombe comme un caillou dans une mare. À partir de là, l’album ouvre un cabinet et invite ses petits lecteurs à jeter un œil derrière la porte.
Un cabinet, deux fins, et beaucoup d’indices
Ce qui distingue ce titre des autres albums « frisson » en bibliothèque, c’est avant tout sa structure : deux fins possibles. Le procédé est rare en jeunesse, et plus encore dans cette tranche d’âge. On pense par exemple aux livres-jeu, aux « dont vous êtes le héros », transposés ici dans un format album premier âge — 243 × 299 mm en grand paysage, généreux, qu’on lit assis par terre. L’enfant choisit. Ou plutôt, l’adulte qui lit choisit avec lui, et chaque fin réoriente la lecture rétrospective de l’histoire. Autrement dit, on n’avait pas vu les mêmes indices selon l’issue.
Côté texte, Dupin écrit en équilibriste. Il ne surjoue pas la peur, néanmoins il ne la désamorce pas non plus. La menace reste suggérée, jamais explicite, ce qui laisse à l’enfant la main sur le curseur. Quand l’humour arrive, il déboule sans prévenir — par exemple un détail décalé, une réplique de patient, un objet du cabinet qui détonne. La cohabitation rappelle ce que pratiquait Roald Dahl dans ses romans : un mélange où l’enfant rit parce qu’il a un peu peur, et inversement.
Un trait spontané qui fait tout le ton
Agnès Ernoult tient ensuite son rôle dans le ton. Son trait spontané, presque jeté, et ses couleurs franches mais légèrement délavées, donnent au cabinet du docteur cet aspect chaleureux-bizarre qu’on retrouve dans les meilleurs albums décalés. Les patients défilent, et chacun apporte sa note d’absurde. Par ailleurs, les double-pages prennent leur temps. Il y a partout des micro-détails, des affiches au mur, des instruments médicaux loufoques, des regards qui en disent plus long que les bulles.
Le sujet de fond mérite par ailleurs qu’on s’y arrête. En effet, sous le déguisement du polar animalier, l’album parle de la consultation médicale — ce moment redouté des plus jeunes — et de ce qu’on accepte ou non de voir. Les enfants à qui on doit faire passer le cap du pédiatre s’y retrouveront. Les autres y trouveront, en revanche, un grand huit narratif, court, intense, qui se relit volontiers.
Quelques détails pratiques pour finir : 40 pages, 14,95 €, format paysage généreux. Dès trois ans en officiel, cependant la finesse du dispositif rend la lecture intéressante bien au-delà — ainsi, un parent y trouvera plus que de quoi s’occuper, et un lecteur de six ou sept ans débattra de quelle fin est « la bonne ». Comme souvent chez Gautier-Languereau, l’objet livre est par ailleurs soigné : couverture cartonnée, papier épais qui supporte les manipulations à répétition.
Au final, petit album, gros effet de manche. On en sort avec la conviction d’avoir lu deux histoires pour le prix d’une, et avec une question : à laquelle des deux fins l’enfant reviendra-t-il, la prochaine fois ?
📖 Résumé de l’éditeur
Le Dr Hubert Von Hoffen tient un cabinet au milieu de la forêt. Tous les animaux sauvages sortent satisfaits de leur consultation. Tous… sauf certains que l’on n’a plus jamais revus. Mais que fait le Dr Von Hoffen de ces malheureux patients ?
Pour comprendre ce qu’il se passe dans ce cabinet, il serait bon d’y entrer.
[BD] Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud, d’Izabo & Isa Python (Glénat)
Le 24 juin 2026, Glénat propose un retour en abbaye royale. Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud, scénarisé par Izabo et dessiné par Isa Python, paraît à l’approche des neuf siècles qui nous séparent de la naissance de la duchesse. D’ailleurs, les médiévistes hésitent encore sur la date. Selon les sources, elle oscille entre 1122 et 1124. Quelle qu’en soit l’année, l’occasion fait un beau prétexte. Elle ravive la mémoire d’une figure que la France a longtemps cantonnée à un seul détail. Ce détail, c’est le gisant aux mains tenant un livre, dans la nef blanche de Fontevraud. La reine y repose depuis 1204, à côté d’Henri II et de Richard Cœur de Lion.
Un cadre choisi : Fontevraud
L’angle choisi par le tandem est judicieux. Plutôt qu’un récit linéaire de plus, l’album resserre la focale sur le décor où la duchesse s’est éteinte. D’abord, parce que cette abbaye d’Anjou, elle l’a soutenue. Ensuite, parce qu’elle l’a dotée, peuplée de ses propres deuils. Fontevraud n’est donc pas qu’un cadre. C’est un mausolée Plantagenêt. C’est aussi un lieu où la souveraine, retirée des affaires après l’avènement de Jean sans Terre, est venue clore une trajectoire d’une amplitude rare. Le pari narratif d’Izabo est habile. La scénariste, repérée sur la collection Femmes en résistance, fait affleurer cette ligne de vie depuis l’écoute monastique. Ainsi, une voix d’octogénaire se souvient, et l’on remonte le fil.
Une trajectoire transeuropéenne
Cinq ans à peine après son adolescence aquitaine, Aliénor devient reine de France. Elle est alors aux côtés d’un Louis VII pieux et perplexe. Quinze ans plus tard, la voici reine d’Angleterre, auprès d’Henri II. De cette union naîtra un empire que ses fils s’arracheront. D’abord croisée à Antioche, ensuite prisonnière à Salisbury, puis libérée par Richard. Elle devient enfin régente quand celui-ci bat les chemins d’Orient. Par ailleurs, elle joue le rôle de médiatrice quand Jean s’oppose à Philippe Auguste. Chaque chapitre de sa vie vaudrait un autre album. Or, l’écueil du biopic médiéval consiste précisément à céder à la fresque exhaustive. Toutefois, Izabo l’évite. Elle convoque les épisodes par éclats, comme autant de vitraux. Ce dispositif devrait parler aux lectrices et lecteurs des biographies récentes consacrées à Catherine de Sienne ou à Hildegarde de Bingen.
Une figure que la BD réhabilite
Car il y a là, sous l’anniversaire, un autre enjeu. En effet, la bande dessinée francophone redécouvre depuis quelques années les souveraines, abbesses, mystiques et lettrées. La grande histoire les avait reléguées au rang de comparses. Aliénor figure désormais en bonne place dans ce panthéon en cours de réhabilitation. Toutefois, le récit ne plaque pas sur le XIIe siècle une icône féministe contemporaine. Au contraire, il propose un cas d’école. Celui de l’agentivité possible dans un monde de coutumes patrilinéaires. De fait, la duchesse a hérité, gouverné, fait la guerre, conclu des paix. Elle a protégé des troubadours. Elle a transmis à ses fils l’orgueil d’un sang aquitain. Or ce sang ne se laissait absorber ni par celui des Capétiens, ni par celui des Plantagenêts. Le récit ne s’en cache pas, sans tomber dans la démonstration.
Le trait d’Isa Python
Au crayon, Isa Python prolonge ce parti pris d’élégance retenue. D’abord formée à la fin des années 1990 sur la collection adulte de Sandawe, elle est ensuite passée chez Soleil, Casterman et Tartamudo. Désormais installée chez Glénat, elle y a signé plusieurs ouvrages de commande historique. La dessinatrice francilienne a ainsi aiguisé un trait précis. Ce trait s’accommode des architectures romanes comme des bliauds brodés. Par ailleurs, ses planches puisent autant dans l’enluminure que dans le reportage historique. Palette ambrée, jeu sur les dorures, sens du costume : voilà ce qu’il faut pour rendre crédible l’éclat d’une cour de Poitiers. Cela suffit aussi à restituer l’austérité d’un cloître angevin. Quant au format à l’italienne, 24 × 32 cm, il ne se justifie pas toujours. Toutefois, il prend ici son sens. En effet, il laisse respirer les compositions et les pleines pages quasi tabulaires que la dessinatrice affectionne.
Reste qu’un one-shot de 56 pages sur une vie de près de quatre-vingts ans impose des choix. Ces choix sont parfois douloureux. La croisée de 1147, l’ascension des fils, les déboires conjugaux, la longue captivité : chaque lecteur familier du Moyen Âge regrettera un raccourci. Mais le pari de cet album n’est pas l’exhaustivité. C’est l’évocation, l’épure, le portrait. Sur ce terrain, Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud tient son rang. Ainsi, on offrira cette lecture aux amateurs d’Histoire médiévale. Aussi bien à qui traversera la duchesse pour la première fois qu’à qui sait déjà à quel point la mémoire des grandes oubliées ne se rattrape jamais qu’à petits pas.
Extrait :
📖 Résumé de l’éditeur
XIIe siècle. À quinze ans, en 1137, Aliénor hérite du duché d’Aquitaine. Beauté reconnue, esprit affûté, tempérament inflexible : son destin la conduit du trône de France, aux côtés de Louis VII, à celui d’Angleterre, par son union avec Henri II Plantagenêt. Mêlée à toutes les ambitions du règne, soutien actif des revendications de ses fils, elle traverse les intrigues d’une cour mouvante.
Prisonnière dans la redoutable forteresse de Salisbury, libérée par Richard Cœur de Lion, elle s’éteint à l’abbaye de Fontevraud en 1204, à quatre-vingt-deux ans — âge exceptionnel pour son temps. Femme de pouvoir, figure d’autorité dans une époque verrouillée par les hommes, Aliénor demeure l’une des silhouettes les plus marquantes du Moyen Âge.
Károly Ferenczy, le soleil retrouvé de la modernité hongroise
Longtemps demeuré dans l’ombre des grands récits occidentaux de la modernité, Károly Ferenczy se révèle aujourd’hui au Petit Palais comme une révélation.
Avec cette première rétrospective française, l’institution parisienne répare un oubli et offre la mesure d’un peintre dont l’œuvre, à la croisée du naturalisme, du symbolisme et des recherches postimpressionnistes, témoigne de la richesse des échanges artistiques qui irriguaient l’Europe centrale au tournant des XIXe et XXe siècles.
Une certaine idée de la lumière
Dès les premières salles, un constat s’impose : Ferenczy est un artiste des seuils. Entre atelier et plein air, entre observation et intériorité, entre tradition et modernité.
Formé à Munich, nourri par ses séjours italiens et par son passage parisien à l’Académie Julian, il absorbe les influences sans jamais s’y soumettre.
Son langage pictural se construit dans cet espace de liberté où les courants se rencontrent sans se confondre. La singularité de son œuvre réside précisément dans cette capacité à échapper aux catégories.
Le parcours révèle un peintre profondément européen. Les toiles de jeunesse témoignent d’une fascination pour la nature observée avec une précision presque tactile.
Mais rapidement, le réel se charge d’une dimension plus mystérieuse. Les forêts crépusculaires, les silhouettes solitaires et les compositions inspirées de la mythologie ou de la Bible ouvrent un territoire mental où la peinture devient méditation.
Dans les magnifiques Chant d’oiseau ou Orphée, la nature cesse d’être un simple décor : elle devient le lieu d’une expérience spirituelle, d’une écoute du monde qui relève autant du symbole que de la sensation.
Le cœur de l’exposition est sans doute consacré aux années de Nagybánya, cette colonie d’artistes fondée à la fin du XIXe siècle qui ambitionnait de réinventer la peinture hongroise au contact direct de la nature.
Ferenczy y trouve son véritable laboratoire. À l’instar de Barbizon en France, ce foyer artistique invente une autre manière de regarder le paysage. Mais chez Ferenczy, le soleil n’est jamais un simple phénomène atmosphérique.
Il devient un principe de composition, presque une présence métaphysique. Dans les paysages baignés de lumière, les scènes de baignade ou les figures perdues dans l’immensité végétale, la clarté semble modeler les formes de l’intérieur.
L’une des réussites majeures de cette rétrospective est de montrer combien l’artiste dépasse le seul statut de peintre paysagiste auquel on l’a parfois réduit.
Les portraits familiaux comptent parmi les œuvres les plus bouleversantes du parcours. L’épouse, les enfants, les proches apparaissent dans une intimité dépourvue de toute sentimentalité facile.
Ferenczy scrute les visages avec une attention presque psychologique, révélant les silences, les fragilités et les mystères qui habitent les êtres. Ces portraits composent en creux l’autobiographie sensible d’un homme pour qui la peinture constitue avant tout un mode de connaissance.
La dernière partie de l’exposition réserve plusieurs surprises. Les nus monumentaux, les scènes de cirque ou les figures athlétiques témoignent d’une recherche nouvelle sur le corps et le mouvement.
Le peintre dialogue alors avec les maîtres anciens autant qu’avec les préoccupations de son temps. Les couleurs se densifient, les formes gagnent en autonomie, tandis que les derniers paysages atteignent une épure presque contemplative.
Certaines œuvres tardives, notamment les variations autour du célèbre Mur rouge, annoncent déjà des sensibilités qui trouveront leur plein épanouissement dans les avant-gardes du XXe siècle.
La scénographie accompagne intelligemment cette découverte. Sans effets inutiles, elle ménage des respirations qui permettent aux œuvres de déployer leur puissance silencieuse
Le regard circule librement entre les grands formats baignés de lumière et les espaces plus intimistes consacrés aux dessins et aux œuvres sur papier. Plus qu’une simple redécouverte patrimoniale, cette exposition invite à reconsidérer la géographie même de la modernité européenne.
Elle rappelle que les innovations artistiques ne se sont pas uniquement élaborées à Paris, Londres ou Berlin, mais également dans ces foyers créatifs d’Europe centrale où se sont inventées d’autres réponses aux bouleversements de la fin de siècle.
À la sortie, demeure l’impression stimulante d’avoir rencontré un artiste majeur injustement tenu à distance des regards français.
Peintre de la lumière mais aussi de l’intériorité, Károly Ferenczy apparaît comme l’un des plus subtils interprètes de cette modernité inquiète et lumineuse qui marque l’entrée de l’Europe dans le XXe siècle. Une découverte essentielle.
Dates : du 14 avril au 6 septembre 2026 – Lieu : Petit Palais (Paris)
[JEUNESSE] SIMPLISSIME – Dessins mangas super faciles, de Lise Herzog & Grelin (Hachette Enfants)
Apprendre à dessiner relève parfois du parcours du combattant pour les plus jeunes. Crayonner un visage, garder les proportions, donner du caractère à un personnage… il y a de quoi se décourager dès le premier essai. Simplissime — Dessins mangas super faciles arrive justement pour balayer ce vertige, avec une méthode taillée pour les enfants dès six ans.
Lise Herzog et Grelin signent ensemble ce nouveau volume chez Hachette Enfants. Quarante personnages au style manga prennent vie page après page, décomposés en huit étapes claires. On part d’un rond, d’un triangle, de quelques traits, et la magie opère : le héros prend forme sous la mine du crayon, sans qu’il faille avoir des années de pratique derrière soi.
L’approche pédagogique fait toute la différence. Le livre mise sur la simplicité du geste plutôt que sur le talent inné. Chaque étape ajoute un détail, propose un repère, gomme l’angoisse de la page blanche. À la fin, un modèle en couleurs offre la cible visuelle — celle qu’on aimerait atteindre, et qui, surprise, n’est plus si loin.
Le format compact (15 × 16 cm, 160 pages) s’emporte partout. Dans le sac à dos, sur la table basse, à l’arrière de la voiture en vacances. Le prix doux de 6,95 € en fait aussi l’un de ces petits cadeaux qu’on glisse sans trop réfléchir, et qui finissent par occuper les après-midi pluvieux mieux qu’un écran. Simplissime coche toutes les cases du livre d’activités qui fonctionne sans avoir besoin d’en faire trop.
La collection a déjà séduit côté cuisine, côté coloriage, côté apprentissages divers. Ce volume manga vient prolonger l’esprit maison : décomposer l’apparente complexité en gestes simples, et rendre accessible ce qui pouvait sembler hors de portée. Les jeunes lecteurs nourris à One Piece, Demon Slayer ou Pokémon retrouveront ici de quoi crayonner leurs propres héros, à leur rythme et selon leur envie.
On apprécie particulièrement la diversité des silhouettes proposées. Garçons, filles, créatures variées, expressions différentes — il y a de quoi varier les plaisirs et nourrir un cahier de dessins maison. Les parents qui cherchent une activité créative déconnectée des tablettes y trouveront un allié précieux, surtout pour les anniversaires ou les fêtes de fin d’année. Notre rubrique jeunesse en a vu passer beaucoup ; celui-ci tient la route et fera plaisir à plus d’un mangaka en herbe.
Reste à laisser les enfants ouvrir le livre, choisir leur personnage du jour, et voir ce qu’ils en font. Quelques traits suffisent, c’est promis. A lire !!
Un guide simple et visuel pour apprendre à dessiner 40 personnages manga en quelques traits seulement. Parfait pour débuter et devenir un vrai mangaka !
[BD] Ruridragon – Tome 4, de Masaoki Shindo (Glénat Manga)
Le quatrième volet de Ruridragon débarque chez Glénat et il a de quoi rassurer les lecteurs qui s’étaient laissé porter par les trois premiers chapitres papier. Masaoki Shindo continue de tisser son drôle de récit, celui d’une adolescente coincée entre la routine du lycée et un héritage paternel franchement encombrant. Le mangaka, repéré pour la première fois sur la plateforme Shōnen Jump+ où la série paraît en ligne au Japon, signe ici une suite qui prolonge sans rupture le ton tranquille installé depuis le démarrage de la série.
Petit rappel pour qui aurait raté le départ. Ruri Aoki, lycéenne en apparence sans histoire, se réveille un beau matin avec deux cornes plantées sur le crâne. Sa mère lui glisse alors, presque négligemment, qu’elle tient sans doute ça de son père — lequel se trouve être un dragon. Cette révélation pas piquée des hannetons bouscule à peine le quotidien de l’héroïne, qui continue d’aller en cours, de croiser ses camarades et de gérer les imprévus liés à ses pouvoirs naissants. Tout l’attrait de la série tient dans ce décalage permanent entre le banal et le surnaturel.
Au seuil de ce quatrième tome, Ruri sort tout juste d’un festival sportif sauvé in extremis grâce à un coup de griffe dragoné : un typhon balayé d’un souffle, et la fête a pu suivre son cours. La rançon est lourde toutefois. Membre du comité d’organisation, l’adolescente s’est retrouvée exposée aux regards de l’établissement tout entier, ce qui ne fait rien pour apaiser son inconfort chronique. Et le pire arrive juste après : à peine remise de ses émotions, elle découvre qu’un nouveau bouleversement secoue son corps. Shindo brouille les pistes — ce changement annoncé restera flou jusqu’aux premières planches, manière de relancer la mécanique narrative sans casser la douceur ambiante.
Côté ambiance, la marque de fabrique de l’autrice tient toujours la route. Le trait est souple, les expressions de Ruri jouent entre la perplexité et la résignation amusée, et les scènes de classe gardent ce parfum de quotidien adolescent que beaucoup d’amateurs de slice of life à la japonaise reconnaîtront sans peine. Shindo s’amuse à glisser le fantastique sous les apparences les plus prosaïques : un cours d’histoire, un déjeuner à la cantine, un trajet en bus, et soudain la jeune fille doit composer avec une écaille qui pousse ou une fumée qui s’échappe d’une narine. Aucune emphase, aucune fanfare : juste cette manière très posée de naturaliser l’extraordinaire.
L’autrice s’autorise cette fois quelques détours plus intimes. Ce quatrième tome n’a rien d’une rupture, mais il creuse davantage la psychologie de son héroïne, en particulier dans son rapport au regard des autres. Voir Ruri devoir affronter sa propre popularité naissante, elle qui aspirait au calme, donne lieu à des séquences savoureuses, où l’humour pince-sans-rire de Ruridragon trouve à se déployer. La série confirme sa place à part dans le catalogue Shōnen de Glénat : ni grand récit d’action, ni romance pure, mais une chronique douce et un peu décalée qu’on referme avec l’envie immédiate de retrouver son personnage principal au tome suivant.
A lire !!
📖 Résumé de l’éditeur
Grâce au pouvoir du dragon de Ruri, le typhon a été balayé et le festival sportif a pu se dérouler sans problème. Mais le répit était de courte durée : Ruri, membre du comité d’organisation, s’est retrouvée sous les projecteurs de toute l’école, ce qui la met encore plus mal à l’aise. Et sans même avoir le temps de souffler, elle a découvert un nouveau bouleversement dans son corps !
[BD] Assiégés – Beauvais, de France Richemond, Laurent Vissière & Denis Chetville (Delcourt)
Le siège de Beauvais en 1472 entre dans la bande dessinée historique avec Assiégés Beauvais, cosigné par la scénariste France Richemond, l’historien Laurent Vissière et le dessinateur Denis Chetville. Paru le 11 juin 2026 chez Delcourt, dans la collection Histoire & Histoires, l’album rend leur place aux anonymes et aux femmes d’une cité qui refusa de tomber.
Beauvais 1472, un siège oublié des manuels
L’histoire de la cité picarde résiste aux récits scolaires. Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, marche sur Beauvais en juin 1472 avec l’idée d’y planter ses bannières en quelques jours. Il en repartira trois semaines plus tard, l’armée fatiguée, les vivres coupés, sans avoir percé les murs. Entre les deux, une ville qui n’avait ni garnison digne de ce nom, ni gros canons, mais qui tint. Et parmi ses défenseurs, une jeune femme, Jeanne Laisné, dont la postérité retiendra le surnom de « Hachette » pour avoir arraché un drapeau bourguignon des mains d’un assaillant en haut des créneaux.
Deux scénaristes, deux regards d’historiens
C’est cette matière que viennent piocher Richemond et Vissière. La première est rompue à la narration des grandes figures féminines du Moyen Âge : son cycle Les Reines de sang chez Delcourt lui a permis de roder une écriture à la fois charnelle et politique. Le second est universitaire, ancien élève de l’ENS et de l’École des Chartes, professeur à Angers, où il a consacré ses recherches à la guerre obsidionale — c’est-à-dire à la vie quotidienne dans les villes assiégées du XVe siècle. Le duo n’avait jamais collaboré, et leur association porte ses fruits : on sent l’historien dans le détail des fortifications, dans la mécanique d’un siège, dans la justesse des grades et des corps de métier ; on sent la scénariste dans la façon dont chaque personnage secondaire devient une voix singulière.
La guerre vue d’en bas
L’album refuse résolument la fresque pseudo-épique. Plutôt que de filmer la bataille à hauteur de prince, Richemond et Vissière l’écrivent à hauteur d’habitant. Un évêque qui louvoie, un crieur public qui boit, une tenancière de maison close qui hèle ses pensionnaires aux remparts, des gueux armés à la va-vite, des bourgeois qui calculent : tout un Beauvais polyphonique défile le long des courtines. Et au centre, ces femmes — il y en a beaucoup — qui versent l’huile, qui montent les pierres, qui chargent les arbalètes. La fameuse Jeanne Hachette n’est pas la seule ; elle est l’icône d’un mouvement collectif que la pédagogie nationale a longtemps réduit à une silhouette de statue.
C’est là qu’Assiégés Beauvais trouve son angle le plus actuel. À l’heure où l’histoire des femmes combattantes du Moyen Âge fait l’objet de réévaluations sérieuses dans les revues académiques, voir une bande dessinée grand public en restituer la chair, sans féminisme déclamatoire mais sans complaisance non plus, fait plaisir. Vissière, dans ses travaux universitaires, a souvent rappelé qu’une ville assiégée mobilisait tout le monde, et que les chroniques de l’époque mentionnent régulièrement la participation des femmes — pas seulement comme soignantes ou ravitailleuses, mais aussi comme combattantes. Le scénario en tire les conséquences sans le revendiquer comme une thèse.
Un dessin nourri par le réel
Côté dessin, Denis Chetville n’en est pas à son coup d’essai. L’auteur installé en Saône-et-Loire promène son trait, à la croisée du classique et du réaliste, depuis des années chez Bamboo — où on lui doit notamment Sam Lowry, Sienna et Crimes gourmands. Sur Beauvais, il abandonne en partie l’aisance du polar pour se confronter à un défi plus ingrat : restituer la matière médiévale, ses bois, ses chaumes, ses bures, ses chausses, sans tomber dans le toc de carton-pâte. Le pari est tenu. Les machines de siège — beffrois, mantelets, couillards — ont la rugosité de l’objet manufacturé, pas du décor de jeu vidéo. Les visages sont moins lissés que dans la moyenne du franco-belge historique, et c’est tant mieux : on y lit les fatigues, les peurs, les calculs. Les scènes nocturnes, éclairées par les brasiers et les torches, ont une vraie présence picturale.
Le format aide. 128 pages, c’est généreux : assez pour faire respirer le récit, suivre une dizaine de fils, ouvrir des respirations urbaines entre deux assauts. La collection Histoire & Histoires de Delcourt s’est dotée d’une ligne éditoriale qui assume ce volume — comparable aux grands albums Glénat ou aux Cases mémoire — et la maquette d’ensemble, des cartouches au choix typographique, soigne la lisibilité sans alourdir.
Verdict
On retiendra surtout, en refermant Assiégés Beauvais, la qualité de l’équilibre : suffisamment romanesque pour qu’on s’attache aux destins entrelacés des défenseurs, suffisamment documenté pour qu’on apprenne, mine de rien, comment se passe vraiment un siège urbain à la fin du XVe siècle. Beauvais 1472 n’aura plus la même saveur après cette lecture — et l’on attendra de pied ferme le prochain volet de la série, qui en parcourt d’autres places fortes. Après Orléans, le duo poursuit avec Beauvais ; on espère que la collection continuera d’offrir cette focale rare où l’érudition n’écrase jamais le romanesque.
📖 Résumé de l’éditeur :
Avec Assiégés, revivez le quotidien de la guerre au Moyen Âge à travers le récit romancé des sièges les plus célèbres vus par les yeux de ceux et celles qui les ont vécus de l’intérieur. En 1472, le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, attaque Beauvais à l’improviste. Mais la population fait front, et les femmes aussi montent vaillamment aux créneaux. Dans la meilleure tradition du roman historique, l’album met en scène une série de personnages inattendus : un évêque félon, un crieur public ivrogne, la tenancière d’un bordel, de pétillants chevaliers et, bien sûr, la sublime Jeanne « Hachette » qui sauve la cité.
Après Assiégés – Orléans, premier tome de la collection « Histoire & Histoires » consacré au siège de 1428-1429, ce deuxième opus poursuit la série sur le siège de Beauvais.
[BD] Extrême : L’histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, de Yvon Bertorello, Eric Stoffel & Bruno Pradelle (Elidia)
Cinquante ans après sa création, le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) s’offre une bande dessinée pour mémoire. Yvon Bertorello et Eric Stoffel signent le scénario, Bruno Pradelle le dessin, et les éditions Plein Vent (groupe Elidia) rassemblent un demi-siècle de cordées militaires françaises dans un album documentaire de soixante-quatre pages, paru le 20 mai 2026.
Le GMHM, une singularité française
Le GMHM occupe une place à part dans l’armée de Terre. Petite unité — une dizaine d’hommes à peine — installée à Chamonix-Mont-Blanc depuis 1976, il rassemble des alpinistes de très haut niveau dont la mission consiste à expérimenter, innover, repousser des seuils techniques que l’institution intégrera ensuite dans la formation des troupes de montagne. La comparaison qui revient sous la plume des deux scénaristes est celle de la Patrouille de France : un laboratoire de pointe pour usage militaire et un outil de rayonnement. L’album rappelle d’emblée cette singularité. Elle explique pourquoi tant d’expéditions hors normes ont porté l’écusson tricolore au cours des dernières décennies.
Le récit progresse par stations, à la manière d’un carnet d’expéditions. Les premières années himalayennes du GMHM, les tentatives au K2, l’Everest par la voie nord en 1981, les ascensions en style alpin sur des sommets rarement touchés, les traversées polaires en autonomie complète vers l’Antarctique ou l’Arctique : chaque chapitre s’arrête sur une situation, un visage, un échec parfois. Bertorello et Stoffel, duo rodé au récit historique chez Plein Vent, choisissent une narration directe, factuelle, qui privilégie la chronologie et l’oralité des témoignages. Le procédé évite l’effet « BD d’aventure » pour s’inscrire pleinement dans la tradition de la bande dessinée documentaire. Les Piolets d’Or, distinctions suprêmes de l’alpinisme mondial, ponctuent les pages comme des bornes : preuves discrètes que la reconnaissance dépasse largement le cadre militaire.
Pradelle : un trait taillé pour la haute altitude
Le dessin de Bruno Pradelle est l’un des grands atouts du livre. Connu pour ses travaux historiques chez le même éditeur, l’illustrateur livre un trait précis, presque architectural, qui sait alterner les vues panoramiques — parois, glaciers, calottes blanches à perte de vue — et les plans serrés sur les visages tannés par le froid. Sa palette joue des bleus glacés, des ocres minéraux et des blancs aveuglants, restituant cette qualité de lumière propre à l’altitude. Les planches consacrées aux séracs ou aux nuits sous tente trouvent un équilibre rare entre lisibilité documentaire et tension narrative. Le découpage reste classique, sans virtuosité tapageuse, et c’est tant mieux : le sujet n’avait pas besoin de surenchère graphique pour exister.
Le GMHM, entre exploit sportif et mission opérationnelle
Une question traverse tout l’ouvrage : qu’est-ce qui distingue un grimpeur du GMHM d’un alpiniste civil ? Le scénario s’y arrête à plusieurs reprises, parfois sous forme de dialogues entre cadres, parfois sous forme d’encadrés explicatifs. Formation des chasseurs alpins, transmission de techniques d’évacuation en milieu hostile, expérimentation de matériels pour le compte de l’armée, intégration progressive du parachutisme et du base jump : autant de missions qui éloignent l’unité de la pure performance sportive pour l’ancrer dans une logique opérationnelle. Cette ambivalence — exploit personnel d’un côté, utilité collective de l’autre — irrigue tout l’album et fait sa singularité dans le rayon de la bande dessinée documentaire.
Le récit revient régulièrement à Chamonix. La caserne, blottie en pied d’aiguilles, sert de boussole géographique et symbolique. Les vignettes consacrées au quartier, aux entraînements quotidiens, aux retours après mission donnent au livre une respiration utile entre les chapitres himalayens et polaires. On y mesure aussi ce que l’unité doit à la vallée et à la culture alpine française : un terrain d’expérimentation permanent et un vivier de talents qui n’a pas son équivalent ailleurs.
L’album refermé, il reste l’impression d’avoir parcouru une fresque rare. Cinquante ans d’ascensions du GMHM, d’échecs, de retours et d’innovations tiennent en soixante-quatre pages denses, qui s’adressent autant aux passionnés d’alpinisme qu’aux amateurs d’histoire militaire récente. Pour son cinquantième anniversaire, le GMHM méritait mieux qu’une plaquette commémorative : Plein Vent lui offre un livre, et c’est bien plus juste.
Depuis 1976, le Groupement militaire de haute montagne se distingue par des expéditions hors normes — Everest, K2, Annapurna, pôles Nord et Sud — et par sa contribution permanente à l’innovation au sein de l’armée française. Composé d’alpinistes chevronnés et installé à Chamonix, le GMHM a su développer techniques, savoir-faire et culture du dépassement. Cet album retrace, à travers les moments emblématiques de son histoire, un demi-siècle d’engagement, d’audace et de fidélité à la haute altitude.
[Jeunesse] Idéfix et les Irréductibles – Tome 9 : Goudurix fait le mur, de Philippe Fenech (Albert René)
Neuf tomes en trois ans, plus de quatre cent cinquante mille exemplaires écoulés rien que pour la mascotte canine d’Astérix, une diffusion qui rayonne déjà dans vingt-trois langues et dialectes : Idéfix et les Irréductibles s’est patiemment installé dans le paysage de la BD jeunesse. Le 17 juin 2026, Les Éditions Albert René publient le neuvième volume de la série, Goudurix fait le mur, dessiné par Philippe Fenech à partir des codes posés voilà plus de soixante ans par René Goscinny et Albert Uderzo. Soixante-douze pages, format souple, prix accessible : la formule, rodée tome après tome, sait à qui elle s’adresse.
Tout l’intérêt du projet tient à son décrochage géographique. Pendant qu’Astérix et Obélix ripaillent loin des contingences urbaines dans leur village armoricain, Idéfix, lui, mène une vie parallèle à Lutèce, sous l’occupation. Plus de potion magique, plus de cohue gauloise au coin de la place : juste une bande de petits chiens — Turbine, Baratine, Padgagchix — bien décidés à protéger les habitants de la cité, et face à eux la garde romaine canine et la sournoise Monalisa. La franchise ouvre ainsi un territoire latéral, qui peut se lire sans connaître les albums historiques tout en faisant clin d’œil à leur galerie de figures romaines.
Comme pour les opus précédents, le tome 9 réunit trois récits courts, taillés pour la lecture à voix haute ou la découverte autonome dès six ans. Le récit éponyme, Goudurix fait le mur, fournit le titre principal : un artiste de rue ridiculise Labienus à grands traits de caricature peinte sur les façades, et le général furibond lance ses légionnaires aux trousses du provocateur. Un Arquebus ça va… ouvre sur l’arrivée d’Ordralfabétix à Lutèce, accusé à tort de vol et embastillé ; les Irréductibles tentent une libération que la potion de Voldemix vient compliquer d’un fâcheux clonage d’Arquebus. La Pomdofine de la discorde enfin met Romains et Gaulois en concurrence autour d’un chariot-cantine de cuisine romaine, monté pour faire de l’ombre à celui de Pomdofine.
Le triptyque ratisse large : caricature et liberté d’expression, erreur judiciaire, concurrence commerciale entre rivaux. Trois ressorts qui ont déjà nourri l’œuvre originale, transposés ici dans des intrigues courtes, lisibles d’une traite. La construction en histoires d’une vingtaine de pages correspond bien au public visé. On retrouve les mécaniques de gag chères à Goscinny — quiproquo, accusation injustifiée, course-poursuite, défi commercial — ramenées à une échelle confortable pour un jeune lecteur.
Le défi, à ce stade de la série, n’est plus de prouver qu’un projet de spin-off canin peut tenir : neuf tomes ont répondu à la question. Il consiste plutôt à doser l’autonomie créative sans trahir l’esprit d’origine. Philippe Fenech, dessinateur montpelliérain passé par Disney Presse avant de créer en 2013 la série à succès Mes Cop’s, manie un trait rond, expressif, calibré pour de jeunes yeux. Ses cadrages restent simples et ses physionomies lisibles, ce qui sert la narration sans rivaliser avec la patte d’Uderzo — un choix de sobriété qui se défend pleinement dans le registre jeunesse.
Reste l’autre versant du projet, sans doute le plus visible pour les enfants d’aujourd’hui : Idéfix et les Irréductibles existe également en série animée, diffusée sur France TV et Okoo (plus d’infos sur le site officiel d’Astérix). L’album se lit donc en prolongement direct d’un univers déjà familier au jeune lectorat, et offre une porte d’entrée souple vers l’œuvre originale d’Astérix. Goudurix fait le mur ne révolutionne rien, mais il consolide une proposition cohérente : un Astérix de proximité, sans village mais avec Lutèce, sans potion mais avec quatre chiens débrouillards. Avec Goudurix fait le mur, la série confirme une formule éprouvée : un complément honnête, à recommander aux lecteurs débutants comme aux nostalgiques curieux de voir la mascotte mener sa vie.
Extrait :
📖 Résumé de l’éditeur
Les Irréductibles reviennent dans un 9e tome encore plus mordant. Idéfix, Turbine, Baratine et Padgagchix veillent encore et toujours sur Lutèce et ses habitants, malgré la garde romaine canine et les fourberies de la terrible Monalisa.
Ce nouveau tome réunit trois histoires inédites dessinées par Philippe Fenech : Goudurix fait le mur — un artiste de rue ridiculise Labienus avec des caricatures qu’il peint sur les murs de Lutèce, et le général furibond ordonne à ses légionnaires de retrouver le coupable ; Un Arquebus ça va… — de passage à Lutèce, Ordralfabétix est accusé à tort de vol et enfermé, et les Irréductibles tentent de le libérer mais une potion de Voldemix clone malencontreusement Arquebus ; La Pomdofine de la discorde — quelques Romains et Gaulois se lancent dans la création d’un chariot cantine de cuisine romaine, afin de concurrencer celui de Pomdofine.
📚 FICHE ÉDITEUR
Titre
Idéfix et les Irréductibles – Tome 9 : Goudurix fait le mur
[BD] Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour, de Clotilde Bruneau & Giuseppe Baiguera (Glénat)
Deux ans après Le Château de Tintagel et un an après La Blessure du Morholt, l’épopée arthurienne signée Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera arrive à son tournant le plus attendu. Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour paraît le 17 juin 2026 chez Glénat, dans la collection La Sagesse des Mythes dirigée par le philosophe Luc Ferry et le directeur artistique Didier Poli. Ce troisième volet d’une tétralogie attaque la matière au moment exact où elle bascule du chevaleresque à l’irréparable : le breuvage qui scelle la rencontre.
La collection La Sagesse des Mythes remet entre les mains du grand public, dès dix ans, les grands récits qui ont façonné l’imaginaire occidental. Mythologie grecque, légendes bibliques, contes médiévaux, romans courtois – chaque cycle est doublé d’un appareil critique signé Luc Ferry, qui replace l’œuvre dans son contexte philosophique. Sur ce versant arthurien, l’éditeur grenoblois a déjà passé en revue Lancelot, Yvain, le chevalier au lion ou encore La Belle au bois dormant – on en parlait récemment dans nos colonnes à propos du Roi David, signé Chouraqui et Bianchini, autre fleuron de la même maison.
Le tome 3 attaque le mythe à son cœur. Tristan, neveu et émissaire du roi Marc de Cornouailles, doit ramener d’Irlande Iseult la Blonde, promise au souverain. Sur le navire du retour, le philtre destiné aux époux finit, par malchance ou par destin, entre les lèvres du chevalier et de la princesse. Tout l’édifice du récit médiéval bascule à ce point précis. Le serment féodal, la fidélité due à l’oncle, l’honneur du chevalier servant. Bruneau adapte ce vertige avec la rigueur dont elle a fait sa marque sur les douze tomes de Lancelot et sur le triptyque Yvain. Sa réécriture privilégie la lisibilité et la clarté narrative, sans rabaisser le registre courtois ni édulcorer ce qui doit basculer dans la transgression.
Giuseppe Baiguera reprend le pinceau après La Blessure du Morholt. Le dessinateur transalpin, qui enseigne à l’École internationale de bande dessinée de Brescia depuis plus de quinze ans, a déjà signé chez Glénat l’adaptation BD du Petit Prince. Sa patte se reconnaît au soin porté aux drapés, aux héraldiques, aux architectures gothiques fouillées. Le passage du combat épique – Tristan affrontant le Morholt dans le précédent volume – à la quête maritime puis à l’intimité amoureuse permet au dessinateur d’élargir ses registres, du large champ de bataille au plan rapproché d’un visage qui hésite. Didier Poli, ancien des studios Disney repassé par le jeu vidéo, supervise l’ensemble en directeur artistique et garantit la cohérence chromatique et graphique de la série, gage de continuité pour une saga prévue en quatre actes.
Le format est conforme à l’identité de la collection : album cartonné grand format (24 × 32 cm), 48 pages couleurs, prix maintenu à 15,50 €. Public visé : à partir de dix ans, mais l’effort éditorial déployé autour de chaque tome – commentaire philosophique, dossier pédagogique, cohérence du cycle – s’adresse tout autant aux lecteurs adultes en quête d’une porte d’entrée illustrée vers Béroul, Thomas d’Angleterre ou la réécriture de Joseph Bédier. Ce tome charnière joue la partition la plus délicate de la tétralogie : celle du basculement irréversible, de la faute aimée, de la promesse impossible à tenir. Reste à voir, dans le quatrième et dernier volume, comment le duo refermera la trajectoire tragique d’un mythe que la postérité a confié successivement à Wagner, à Cocteau et à plus d’un cinéaste depuis.
Après Lancelot, cette épopée médiévale nous invite à redécouvrir le mythe fondateur de l’amour courtois. Une aventure extraordinaire pour une saga en quatre volumes. Le destin mettra Iseult sur le chemin de Tristan, qui dévoile par son courage et ses nobles sentiments un cœur chevaleresque.
[BD] Blue Giant Momentum – Tome 3, de Shinichi Ishizuka (Glénat Manga)
Sept volumes parus au Japon, treize millions et demi d’exemplaires écoulés depuis 2013 et un saxophoniste devenu personnage culte du seinen musical : Blue Giant Momentum arrive en France pour son troisième opus le 17 juin 2026. Shinichi Ishizuka, épaulé au scénario par Number8, poursuit l’odyssée new-yorkaise de Dai Miyamoto chez Glénat Manga. Quatrième arche de la saga après Blue Giant, Supreme et Explorer, ce cycle pose enfin le saxophoniste japonais dans la cité jugée comme l’épicentre planétaire du jazz — l’aboutissement qu’il poursuivait depuis le lycée.
Un nouveau venu, Yamada, vient s’asseoir à la table du quartet et dérègle les rapports installés. Son jeu, libre et instinctif, tranche avec la discipline du groupe. Tamada, leader en place, observe ce moment de bascule et commence à craindre — ou à espérer — que Dai puisse lui ravir sa fonction. La rivalité ne se joue pas frontalement, loin de là : Ishizuka préfère la mécanique du non-dit, des regards qui se croisent en répétition et des chorus qui se chargent d’orages.
Le talent du mangaka, on le connaît depuis la précédente arche américaine chroniquée dans nos colonnes : transcrire la musique sur papier reste un défi paradoxal — le silence de la planche contre la pulsation du sax. Momentum réinvestit les armes graphiques de la maison : trait nerveux, découpages qui imitent les chorus, doubles pages où les notes se matérialisent en gerbes d’encre. La formule pourrait s’épuiser après une décennie ; elle continue pourtant de surprendre, sans doute parce que l’auteur l’ajuste à chaque environnement musical.
Dans ce volume, la dynamique de la formation se complexifie, la place du saxophone dans la scène new-yorkaise reste à conquérir et les rapports humains pèsent autant que les performances scéniques. La visite que Tamada rend finalement à Dai promet une discussion attendue depuis plusieurs centaines de pages. Reste à voir si Ishizuka choisira la confrontation directe ou la voie oblique qu’il affectionne : pour les habitués de la saga, le pari est loin d’être joué d’avance.
Pour qui découvrirait l’univers de Blue Giant par ce tome, un mot de contexte : Dai Miyamoto est ce lycéen qui annonçait sans ciller vouloir devenir le meilleur jazzman du monde. Il a soufflé sur les ponts d’Ichikawa, sur les scènes berlinoises, dans les bars du Texas, et il pose désormais ses doigts sur les clés dans la cité jazz par excellence. Momentum — l’élan, la quantité de mouvement — porte bien son nom : c’est ce qui maintient un objet en route quand plus rien ne le pousse. Le titre dit autant la trajectoire de Dai que celle d’un mangaka qui orchestre son cycle depuis treize ans sans faiblir.
Glénat reconduit le format souple 13 × 18 cm de la collection Seinen, à 7,90 €. La pagination — 208 planches — laisse à Ishizuka de quoi développer ses morceaux jusqu’à la dernière mesure. Une lecture qui se déguste comme un set tardif dans un club du Village. A lire !!
📖 Résumé éditeur
Dai Miyamoto continue son ascension dans le milieu du jazz à New York. Un nouveau musicien fait son apparition — Yamada — qui semble en partie plus prometteur que Dai. Tamada commence à se demander si Dai n’aurait pas envie de prendre sa place de leader du quartet. Malgré les nouveaux musiciens dans son entourage, rien n’empêche Dai de souffler toujours aussi fort dans son saxo. C’est alors que Tamada lui rend visite…
Si vous avez manqué le début : New York. Dai arrive dans la capitale mondiale du jazz. Il commence à prendre sa place de leader du quartet, mais un nombre incalculable de musiciens de jazz viennent tenter leur chance dans la métropole. Doucement, son style commence à envelopper les gratte-ciel.
À retenir : Après Blue Giant, Blue Giant Supreme et Blue Giant Explorer, Blue Giant Momentum signe la consécration du rêve de Dai Miyamoto : l’arrivée sur la scène new-yorkaise. Dai et son quartet rencontreront-ils le succès attendu ?
[JEUNESSE] Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks, de Katie Kirby (Gallimard Jeunesse)
La collégienne préférée des pré-ados rempile pour un sixième round. Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks est paru le 4 juin 2026 chez Gallimard Jeunesse dans la collection Grand Format – Roman Junior, écrit et illustré par Katie Kirby, traduit de l’anglais par Vanessa Rubio-Barreau. Lancée en 2022, la série a déjà écoulé près de 73 000 exemplaires en France pour ses cinq premiers tomes, et dépassé 1,5 million de ventes outre-Manche depuis ses débuts. Le septième volume est annoncé pour l’automne 2026.
Nouveau journal, nouvelle réserve de KitKat, nouveau petit copain officiel… et nouveau chiot. Lottie attaque l’année avec un agenda qui ressemble à un feed Instagram réussi : Daniel et elle filent le parfait amour, et son petit frère Toby a fini par tenir sa résolution. Voici Nounouille, cockapoo trop mignon adopté par les Brooks. Trop mignon et complètement pas propre. Les copines, elles, voient leur BFF disparaître entre rendez-vous amoureux et corvée de tapis souillé. La jalousie d’Amber monte d’un cran à chaque chapitre. Comment garder tout le monde heureux quand chaque journée semble trop courte ?
Depuis le premier tome, les BFF de Lottie Brooks assument la carte du carnet illustré : pages manuscrites, listes à puces saugrenues, schémas idiots, mini-BD, notes en bas de page qui font rire les parents par-dessus l’épaule. Le format se réclame de la lignée du Journal d’un dégonflé, des Cahiers d’Esther ou du Monde de Lucrèce — comédie du quotidien collégien tirée à fond du côté de l’auto-dérision pré-ado. Katie Kirby, ancienne publicitaire passée par le blog culte Hurrah for Gin, croque les petits drames intérieurs sans jamais en faire trop : maladresses chroniques, bourdes en duo avec la fidèle Poppy, phrases définitives prononcées trois fois par soir.
Ce sixième opus met le projecteur sur ce que les lectrices vivent pour de vrai au collège : la difficulté de tenir ensemble un trio d’amies quand le calendrier se remplit. Couple naissant, responsabilité d’un animal, tension avec Amber, longues discussions de groupe sur l’appli de messagerie se télescopent au fil des 400 pages. Pas de grand discours moralisateur — Kirby préfère laisser sa narratrice tâtonner, se planter, recoller les morceaux. On y trouve aussi le lot habituel de gags : bêtises de Nounouille, piques de Toby, commentaires à côté de la plaque des parents, et un répertoire de chansons que Lottie invente dans la salle de bain.
La traduction enlevée de Vanessa Rubio-Barreau, déjà à l’œuvre sur les cinq précédents, restitue les expressions adolescentes britanniques sans tomber dans le décalqué et préserve la mécanique comique propre à Lottie Brooks. À partir de 10 ans, ce sixième volume se glisse dans une bibliothèque comme un nouveau Mortelle Adèle ou un Lou ! : on l’enchaîne en deux soirées, on rigole tout seul, on prête à la copine. Pour qui rejoindrait la série en cours de route, l’autrice prend toujours quelques pages d’amorce pour rappeler qui est qui — pas d’inquiétude, le sixième tome se lit même sans avoir touché aux précédents. Une comédie collégienne bien troussée, qui parle vrai aux pré-ados et fait rire les parents qui passent par là. À retrouver aux côtés des autres romans jeunesse chroniqués dans nos colonnes.
A lire !!
📖 Résumé de l’éditeur
Nouveau journal, nouvelle année, nouvelle réserve de KitKat… et nouveau petit ami ! La vie de Lottie pourrait-elle être encore plus parfaite ?
Lottie et Daniel sont enfin officiellement en couple, et tout semble aller à merveille. La famille de Lottie accueille même un nouveau membre, un chiot nommé Nounouille. Il est très mignon, mais pas du tout propre. Hélas, avoir à la fois un petit ami et un chien laisse très peu de temps à Lottie, au grand désespoir de ses BFF. Comment rendre tout le monde heureux… et empêcher Nounouille de faire pipi partout ?
📚 FICHE ÉDITEUR
Titre
Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks
Autrice & illustratrice
Katie Kirby
Traduction
Vanessa Rubio-Barreau (de l’anglais, Royaume-Uni)
Éditeur
Gallimard Jeunesse – collection Grand Format Littérature, Roman Junior
« Tout est calme dans les hauteurs » ou Thomas Bernhard au lance-flammes
Chez Thomas Bernhard, les sommets ne sont jamais des lieux d’élévation. Plus on grimpe, plus l’air se raréfie, plus les certitudes deviennent toxiques.
Avec « Tout est calme dans les hauteurs », mis en scène par Jean-François Sivadier, cette mécanique de destruction trouve un terrain de jeu idéal : celui du génie autoproclamé, de l’intellectuel persuadé de sa propre importance, de l’artiste transformé en monument vivant avant même d’être devenu œuvre.
Sivadier ne cherche ni à atténuer ni à s’éloigner des obsessions de Bernhard. Il en épouse au contraire le rythme obsessionnel, les spirales verbales, les emballements grotesques.
Tout est toujours faussement calme avant l’effondrement
Sur un plateau volontairement dépouillé, traversé de quelques éléments mobiles qui semblent sans cesse redessiner l’espace, il installe un théâtre du déséquilibre où tout paraît provisoire.
Rien n’est stable, hormis l’ego démesuré du personnage central, et c’est précisément ce que l’auteur autrichien s’emploie à dynamiter. La pièce s’ouvre sur une parole qui déborde.
Celle d’Anne Meister, épouse dévouée jusqu’à l’aveuglement, prisonnière d’une admiration devenue religion domestique. Autour d’elle gravite une jeune universitaire fascinée par l’écrivain qu’elle étudie avec une ferveur quasi mystique.
Avant même l’apparition du maître, le piège est tendu : Bernhard nous montre comment se fabrique une légende, comment l’entourage participe à l’édification d’une statue dont le piédestal est déjà fissuré.
Puis survient Moritz Meister. Nicolas Bouchaud entre en scène comme un phénomène météorologique. Dès les premières minutes, il impose une présence fascinante et irritante à la fois.
Son Meister est un ogre de paroles, un despote domestique nourri de sa propre rhétorique. Chaque phrase est une démonstration, chaque opinion une vérité définitive, chaque contradiction une offense personnelle.
Bouchaud maîtrise à merveille cette partition de la suffisance. Il ne joue pas simplement un personnage ridicule : il en révèle la part tragique. Derrière la vanité grotesque affleure la peur du vide, derrière l’arrogance la nécessité désespérée d’être admiré.
Le génie de Bernhard est de ne jamais transformer son personnage en simple caricature. Certes, Meister accumule les outrances, les jugements péremptoires et les absurdités avec une assurance confondante.
Mais l’auteur sait que le ridicule n’est véritablement cruel que lorsqu’il côtoie une forme de vérité humaine. Ce monstre d’autosatisfaction finit par apparaître comme la victime consentante de son propre système.
Derrière la farce et le jeu de massacre, Bernhard poursuit l’un de ses combats les plus constants. Moritz Meister et son épouse ne sont pas seulement des grotesques enfermés dans leur narcissisme.
Ils incarnent une bourgeoisie intellectuelle rongée par les préjugés, le ressentiment et les réflexes réactionnaires.
Sous les éclats de rire affleure une matière autrement plus sombre : celle d’une Autriche que l’écrivain n’a cessé d’accuser d’avoir enfoui son passé sans jamais réellement l’affronter.
Les saillies antisémites de Meister, ses jugements péremptoires et sa vision du monde fondée sur l’exclusion ne relèvent pas du simple trait de caractère.
Ils révèlent la persistance d’une pensée nauséabonde que Bernhard traque d’œuvre en œuvre, dénonçant inlassablement les survivances morales, culturelles et politiques de l’idéologie qui a trouvé dans l’Autriche l’un de ses terreaux les plus fertiles.
En transformant ce couple de mystificateurs abjects, mesquins et aveuglés par leur propre importance en objets de dérision, l’auteur ne se contente pas de ridiculiser l’imposture intellectuelle : il expose la violence souterraine des discours qui continuent d’infuser une société incapable de regarder ses fantômes en face.
Jean-François Sivadier dirige sa troupe avec une impeccable précision. Norah Krief compose une épouse dont la dévotion frôle l’effacement de soi sans jamais perdre sa singularité.
Juliette Bialek apporte une énergie délicieusement candide à la doctorante fascinée par son sujet d’étude. Quant à Frédéric Noaille, il fait exister avec finesse les figures extérieures qui viennent fissurer le royaume du maître.
Tous participent à cette chorégraphie de l’admiration et de la servitude volontaire qui constitue l’un des grands thèmes de la pièce. Mais ce qui percute surtout, c’est l’actualité du regard bernhardien.
Derrière ce portrait d’écrivain mégalomane se dessine une réflexion féroce sur la fabrication des réputations, sur le culte de la personnalité et sur les mécanismes mystificateurs qui transforment une parole en dogme.
Bernhard écrivait avant l’ère des réseaux sociaux, pourtant, son personnage semble étrangement contemporain. Il incarne cette figure familière de l’individu persuadé que sa simple existence constitue un événement pour le monde.
On ressort de « Tout est calme dans les hauteurs » avec le sentiment d’avoir assisté à une exécution en règle. Bernhard n’y laisse survivre aucune illusion, et Sivadier orchestre cette démolition avec une jubilation contagieuse.
Le rire fuse constamment, mais il est de ceux qui grincent. À mesure que le vernis craque, le portrait devient plus cruel, plus drôle aussi. Jusqu’à ce que le monument s’effondre sous son propre poids.
Un grand Bernhard, servi par une mise en scène d’une intelligence acérée et par un Nicolas Bouchaud impérial, qui transforme l’autodestruction d’un homme en un irrésistible festin de théâtre.
Dates : du 18 juin au 4 juillet 2026 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris) Mise en scène : Jean-François Sivadier
Chez Isabelle Lafon, le théâtre ressemble souvent à ces sentiers que l’on emprunte sans savoir exactement où ils mènent. On croit s’égarer, puis soudain le paysage s’ouvre.
« Cavalières » procède de ce mouvement délicat. Rien n’y est spectaculaire, rien n’y cherche l’adhésion immédiate.
Pourtant, au fil des confidences, des silences et des récits entremêlés, le spectacle déploie une puissance émotionnelle, celle qui naît de l’attention portée aux êtres plutôt qu’aux événements.
Des chemins de traverse
À partir d’une situation presque romanesque : quatre femmes réunies autour de la prise en charge d’une jeune fille en situation de handicap, Isabelle Lafon construit moins une intrigue qu’une constellation humaine
Chacune arrive avec son histoire, ses failles, ses rêves cabossés, son rapport particulier aux chevaux, ces présences invisibles qui traversent le spectacle comme une promesse de mouvement et d’émancipation.
Ce qui saisit d’emblée, c’est cette manière unique qu’a l’autrice-metteuse en scène de faire entendre la parole. Une parole qui ne démontre jamais, qui cherche davantage qu’elle n’affirme.
Les phrases semblent se fabriquer sous nos yeux, dans leurs hésitations mêmes. Isabelle Lafon possède cette intuition de faire confiance à l’intelligence sensible du spectateur.
Elle ne livre pas des personnages clés en main, elle nous invite à les rencontrer.
La beauté de « Cavalières » réside précisément dans cet équilibre fragile entre le particulier et l’universel.
Derrière ces femmes aux parcours singuliers se dessine peu à peu une réflexion sur la transmission, sur le soin, sur la nécessité de réinventer des formes de solidarité hors des cadres convenus.
Le spectacle parle de dépendance sans misérabilisme, de fragilité sans pathos, de liberté sans slogan.
Dans un espace scénique volontairement dépouillé, les corps deviennent le véritable décor. Les déplacements dessinent des rapprochements, des résistances, des élans.
Isabelle Lafon compose des images simples mais d’une grande justesse, laissant toujours respirer le plateau. Rien n’est appuyé. Tout semble naître avec la même évidence que la vie elle-même.
L’interprétation participe largement à cette réussite. Les comédiennes forment un collectif d’une remarquable cohésion où chacune existe pleinement sans jamais chercher à prendre le dessus.
Cette qualité d’écoute, presque musicale, irrigue l’ensemble du spectacle. On assiste moins à une représentation qu’à la naissance d’un lien.
Et c’est là que réside la singularité profonde de « Cavalières ». Dans sa capacité à faire du collectif un geste poétique. Isabelle Lafon observe ce qui permet encore de tenir ensemble. Elle regarde les êtres se soutenir, se réparer parfois, s’apprivoiser souvent.
Son théâtre ne nie ni la violence ni les blessures, mais il choisit obstinément de chercher les espaces où quelque chose peut encore se construire.
Une traversée qui laisse une empreinte durable. Comme le souvenir d’une rencontre. Comme ces chevaux dont il est tant question et que l’on ne voit jamais, mais dont la présence accompagne longtemps notre retour à la réalité.
Dates : du 16 au 27 juin 2026 – Lieu : Théâtre de la Villette (Paris) Mise en scène : Isabelle Lafon
Matcha est un album doux et chaleureux publié chez Glénat Jeunesse. On y suit Matcha, un petit chien à la fois curieux et sensible, qui voyage avec son ami Sencha à bord de Bouilloire, leur drôle de bus. Au fil de leurs aventures, entre camping, jardinage et nouvelles rencontres, les personnages découvrent l’amitié, apprennent à apprivoiser leurs émotions et s’interrogent sur le monde qui les entoure. Porté par des illustrations tendres et un univers réconfortant, cet album invite les jeunes lecteurs à grandir, explorer et s’émerveiller à chaque détour du chemin.
Publié par Glénat Jeunesse, Mon tour du monde inoubliableest un magnifique documentaire illustré qui invite les enfants à découvrir des grandes villes du monde à travers leurs monuments, leur histoire, leurs traditions et leur culture. Cet album invite les enfants à découvrir douze villes fascinantes aux quatre coins du globe. De New York à Tokyo, en passant par Londres, Amsterdam ou encore Séoul, chaque étape est une invitation à l’émerveillement. Grâce à des illustrations riches en détails d’Aysha Tengiz, et à des informations accessibles, le livre offre un véritable voyage autour de la planète, stimulant à la fois la curiosité, l’observation et l’ouverture sur le monde. Chaque double page ressemble à une grande carte vivante où l’on peut observer, chercher et apprendre. Les enfants prennent plaisir à explorer les monuments, les habitants, les animaux, les traditions et les petits secrets de chaque destination.
À la fois ludique et pédagogique, cet ouvrage permet aux jeunes lecteurs de s’émerveiller devant la diversité des cultures tout en développant leurs connaissances géographiques. Un beau livre pour apprendre, rêver et partir à l’aventure sans quitter son fauteuil. Mon tour du monde inoubliableest bien plus qu’un livre documentaire : c’est une porte ouverte sur le monde. À travers ses pages colorées, les enfants découvrent que chaque ville possède son histoire, ses traditions et ses trésors. Un album captivant qui nourrit la curiosité, l’ouverture aux autres et le goût de l’aventure.
Pourquoi les dragons ne portent pas de caleçon ? (Glénat jeunesse)
Les éditions Glénat jeunesse nous proposent une aventure fantastique avec le très bel album : Pourquoi les dragons ne portent pas de caleçon ? .
Un jeune dragon particulièrement gentil n’a jamais réussi à se mettre en colère. Inquiet de le voir si doux, son père l’envoie au « Gouffre du Diable » pour qu’il apprenne enfin à cracher du feu comme les autres dragons. Mais malgré tous ses efforts, le dragonneau ne produit qu’un peu de buée. Les autres se moquent de lui et le considèrent comme un dragon raté. Alors qu’il désespère de trouver sa place, il découvre par hasard un talent très particulier : au lieu de cracher du feu par la bouche, il produit d’impressionnantes boules de feu… par son derrière ! Ses « pets de dragon » deviennent un véritable spectacle et révèlent qu’il n’a pas besoin de ressembler aux autres pour être un vrai dragon. Destiné aux enfants à partir de 3-4 ans, cet album mêle humour et message positif sur l’importance de rester soi-même. Les illustrations colorées à l’aquarelle de Virapheuille sont sublimes et rendent l’ambiance de cet album fantastique !
Ariol : Les vacances chez Papi et Mamie ( Bayard jeunesse)
Parmi les bandes dessinées jeunesse les plus appréciées, Ariol : Les vacances chez Papi et Mamieoccupe une place particulière. Il vient tout juste de sortir ! Écrit par Emmanuel Guibert et illustré par Marc Boutavant, cet album publié chez Bayard Jeunesse nous entraîne dans l’univers attachant d’Ariol, un petit âne bleu à lunettes que les jeunes lecteurs connaissent bien.
Dans cette histoire, Ariol part passer ses vacances chez ses grands-parents, Papi Atole et Mamie Annette. Accompagné de son meilleur ami Ramono, il découvre les plaisirs simples de l’été : les promenades, les jeux, les fêtes de village, les baignades et les moments passés en famille. Chaque journée apporte son lot de surprises, de découvertes et de situations amusantes qui rendent ces vacances inoubliables. Ce qui fait le charme de cet ouvrage, c’est sa capacité à raconter avec beaucoup de douceur des moments du quotidien dans lesquels chacun peut se reconnaître. Les relations entre Ariol et ses grands-parents sont pleines d’affection et d’authenticité. L’amitié entre Ariol et Ramono apporte également beaucoup d’humour et de spontanéité à l’histoire. Les illustrations colorées et expressives de Marc Boutavant donnent vie aux personnages et renforcent le côté chaleureux du récit. La lecture est fluide et accessible, ce qui permet aux jeunes lecteurs de profiter pleinement des aventures du petit âne bleu. Les vacances chez Papi et Mamieest bien plus qu’une simple bande dessinée humoristique. C’est une histoire qui célèbre les liens familiaux, l’amitié et les petits bonheurs de l’enfance. Un livre tendre, drôle et réconfortant qui donne envie de partir en vacances et de partager de bons moments avec ceux que l’on aime.
Oskar et le dragon est un conte écologique et aventureux qui invite les jeunes lecteurs à regarder le monde autrement. Sur une île grise et envahie par les détritus vit Oskar, un jeune garçon rêveur qui aspire à découvrir ce qui se cache au-delà de l’horizon. Depuis toujours, un mystérieux dragon nommé Téphras empêche les habitants de quitter l’île. Mais lorsqu’un hiver exceptionnel emprisonne le dragon sous la glace, Oskar saisit sa chance et entreprend un voyage qui bouleversera sa vision du monde. À travers cette aventure initiatique, les auteurs abordent avec finesse des thèmes essentiels : la protection de l’environnement, le courage de sortir de sa zone de confort, la curiosité et l’espoir. Loin des clichés du dragon uniquement effrayant, Téphras devient le gardien d’un précieux message sur le respect de la nature. Les illustrations de Gérald Guerlais, inspirées des univers médiévaux et vikings, mêlent techniques traditionnelles et numériques pour offrir un voyage visuel riche et immersif. Elles accompagnent parfaitement ce récit empreint de poésie, d’aventure et de réflexion.
Pourquoi lire cet album ?
• Une histoire captivante dès 5 ans.
• Une sensibilisation écologique accessible et intelligente.
• Un héros attachant qui grandit grâce à son audace.
• Des illustrations spectaculaires qui nourrissent l’imaginaire.
• Une belle invitation à prendre soin de notre planète.
Oskar et le dragonest un album qui séduira les jeunes aventuriers autant que les adultes qui aiment partager des histoires porteuses de sens. Une lecture qui fait rêver tout en semant les graines de la responsabilité et de l’émerveillement face à la nature.
Les Prix de la Critique 2026 : un palmarès qui regarde le monde en face
À l’heure où le spectacle vivant continue de défendre sa place dans un paysage culturel fragilisé, le 63e palmarès du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, décerné ce 15 juin à l’Opéra Comique, dessine une cartographie artistique d’une remarquable cohérence.
Derrière la diversité des disciplines et des esthétiques, une même exigence semble relier les œuvres distinguées : celle de faire du plateau un lieu de confrontation avec les violences, les fractures et les zones d’ombre de notre époque.
Le Grand Prix du théâtre attribué à Pétrole de Sylvain Creuzevault s’impose comme l’emblème de cette édition. En s’emparant de l’œuvre-monstre de Pasolini, le metteur en scène signe une fresque vertigineuse où s’entremêlent pouvoir politique, domination économique et dérives idéologiques.
Rarement un spectacle aura donné avec une telle ampleur le sentiment d’ausculter les mécanismes profonds qui travaillent nos sociétés. Cette récompense consacre autant une œuvre qu’une certaine idée du théâtre : un art capable de saisir le réel dans toute sa complexité et ses contradictions.
Cette même volonté de sonder les plaies du monde traverse le prix de la meilleure création en langue française décerné à Oedipe Roi d’Eddy d’Aranjo. Loin de toute lecture patrimoniale, le dramaturge réinvestit le mythe antique pour le confronter aux traumatismes contemporains.
Son écriture, tendue et incisive, transforme la tragédie en chambre d’écho des violences silencieuses qui continuent de traverser les corps et les mémoires. Une distinction qui salue l’émergence d’une voix singulière, capable de faire dialoguer héritage classique et urgence contemporaine.
Du côté de la danse, le choix de distinguer Shechter II comme meilleure compagnie apparaît tout aussi significatif. Véritable laboratoire du chorégraphe israélien Hofesh Shechter, cette jeune troupe porte avec une énergie saisissante une écriture chorégraphique où la pulsation collective devient langage.
Entre fureur organique, précision du geste et puissance tribale, Shechter II incarne une génération de danseurs pour lesquels l’engagement physique relève presque de la nécessité vitale. Cette récompense vient consacrer un ensemble qui, loin d’être une simple antichambre de la compagnie principale, affirme aujourd’hui sa propre identité artistique.
La musique n’est pas en reste avec une mention spéciale attribuée au baryton Ludovic Tézier. Distinction hors catégorie, presque affective, elle récompense moins une saison qu’un parcours exemplaire.
Depuis plus de deux décennies, l’artiste s’impose comme l’une des grandes voix du chant français, alliant une maîtrise technique souveraine à une intelligence dramatique rare.
Dans un univers lyrique souvent soumis aux effets de mode, cette reconnaissance sonne comme un hommage à la fidélité d’un artiste à son art, à son style et à son exigence.
Au-delà des lauréats eux-mêmes, ce palmarès raconte surtout une saison où les artistes n’ont cessé d’interroger notre rapport au pouvoir, à la mémoire et aux identités.
Qu’il s’agisse de Pasolini, du mythe d’Œdipe, de la danse tellurique de Shechter ou de l’autorité vocale de Ludovic Tézier, les œuvres et les artistes distingués ont en commun de refuser l’apaisement. Ils rappellent que la création demeure l’un des derniers espaces où le monde peut encore être regardé sans détour.
Plus qu’un palmarès, les Prix de la Critique 2026 composent ainsi le portrait d’un spectacle vivant qui, loin de se réfugier dans le commentaire ou l’illustration, continue d’affirmer sa capacité à penser son époque.
Théâtre
Grand Prix — Meilleur spectacle théâtral de l’année
Pétrole, D’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Georges-Lerminier — Meilleur spectacle créé en province.
La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy, Création à La Filature Scène nationale Muhlouse
Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française.
Œdipe Roi, d’Eddy d’Aranjo
Prix du meilleur spectacle théâtral étranger.
Yes Daddy, de Bashar Murkus et Khulood Basel
Prix Laurent-Terzieff — Meilleur spectacle théâtre privé.
En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski
Prix de la meilleure comédienne.
Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux
Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero
Prix du meilleur comédien.
Sharif Andoura dans Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini — Mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Jean-Jacques-Lerrant — Révélation théâtrale de l’année.
Mina Kavani dans Ma Maison est noire, d’après les textes de Forough Farrokhzad
Prix de la meilleure création d’éléments scéniques.
Julie Deliquet & Zoé Pautet pour La Guerre n’a pas un visage de femmes, d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène de Julie Deliquet
Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dramane Dembélé, Jessica Martin-Maresco, Adama Diop et Mathilde Tirard pou L’Apocalypse d’Adam et Aimée, d’Adama Diop
Prix du meilleur livre sur le théâtre
Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss, ENS Éditions, Lyon, 2026
Danse
Grand Prix — Meilleur spectacle de l’année
À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête., de Christian Rizzo
Meilleur spectacle répertoire ou recréation
May B, de Maguy Marin — Création 1981
Meilleure compagnie
Shechter II
Meilleur interprète
Héloïse Jocqueviel & Nitzan Ressler dans Delay the Sadness, de Sharon Eyal — compagnie S-E-D
Révélation chorégraphique
Armin Hokmi pour Of the Heart — An Etude
Meilleure performance chorégraphique
Sati Veyrunes pour et dans Motor Unit
Personnalité chorégraphique de l’année
Amala Dianor
Meilleur livre
Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte — Éditions du CND
Meilleur film
Germaine Acogny, l’essence de la danse, de Greta-Marie Becker
Shellac Films
Musique
Grand Prix — Meilleur spectacle musical de l’année
Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad et direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte
Prix Claude-Rostand — Meilleure coproduction lyrique régionale et européenne.
La Calisto, de Francesco Cavalli, mise en scène de Jetske Mijnssen et direction musicale de Sébastien Daucé
Coproduction : Aix-en-Provence, Angers-Nantes Opéra, Rennes, Théâtre des Champs-Élysées, Caen, Opéra Grand Avignon, Théâtre de la Ville de Luxembourg, ensemble Correspondances
Prix de la meilleure scénographie.
Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & de Pierre-André Weitz
Prix de la création musicale (hors opéra).
Whiteout, d’Eva Reiter — Ensemble Multilatérale, Festival Présences
Prix de la personnalité musicale de l’année.
Stanislas de Barbeyrac, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (Lyrique).
Julien Henric, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (instrumental).
Alexander Malofeev, pianiste
Mention spéciale
Ludovic Tézier, Baryton
Prix de la meilleure initiative pour la diffusion musicale (ex aequo)
Opéra de Rennes
Directeur : Matthieu Rietzler
Fabrice di Falco & Julien Leleu
Association les Contres Courants
Prix du meilleur livre sur la musique
Robinson Crusoé, Numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra